Il y a un demi-siècle, les Indiens Araras (qui vivent dans l’Etat d’Acre) étaient encore sous le joug des patrons qui occupaient leurs terres ancestrales. Réveillés avant le lever du soleil, leurs enfants étaient sortis de force de leur hamac par les contremaîtres et envoyés dans la forêt récolter le caoutchouc. Exploités ou massacrés par les migrants venus du Nord et du Nordeste en quête de terres, ayant interdiction de parler leur langue (de la famille linguistique pano), les Araras voyaient leur culture disparaître.
Après trente ans de lutte pour leurs droits, les Indiens de l’Etat d’Acre se sont vu attribuer 35 parcelles, dont 24 ont été régularisées et les autres sont en cours d’homologation. Ces 2,4 millions d’hectares, qui représentent environ 14 % du territoire de l’Etat, sont répartis sur onze municipalités. La population indienne de l’Etat d’Acre est estimée à environ 18 000 personnes, et a connu une croissance de 150 % au cours de la dernière décennie. Quant aux Araras proprement dits, ils ont vu leurs 86 000 hectares de territoire officiellement cadastrés en 1985, mais l’Etat ne leur a reconnu leur droit à y vivre qu’il y a trois ans. A la suite de négociations avec les autorités de l’Etat d’Acre, ils ont aussi bénéficié d’améliorations sanitaires et pu installer un puits artésien, des canalisations d’eau et un groupe électrogène. Ces équipements ont transformé les conditions de vie d’une population de quelque 400 personnes réparties sur trois villages et qui vivent dans une relative prospérité grâce aux produits de la terre qui leur appartient : banane, manioc, maïs, palmier pêche, açai [baie très appréciée], corossol, papaye, sésame, sananga (feuille dont la sève est utilisée comme collyre).
Les personnes âgées ont joué un rôle déterminant pour inciter les jeunes à faire renaître leur culture. Les effets en sont de plus en plus palpables dans la région, et en particulier chez les enfants, qui se sont mis à se peindre le corps, à apprendre des chants, à tailler des lances en bois. La tradition de la céramique revit chez les femmes, les rites à l’ombre des samaúmas (des arbres gigantesques considérés comme les rois de la forêt) ont repris de la vigueur, et les jeunes formés à la ville enseignent à la fois l’alphabet indien et celui des Blancs.
Le pajé [chaman] le plus âgé du village vit retiré au milieu de la forêt et évite d’intervenir dans les querelles qui opposent en permanence les Indiens les plus proches de la ville à ceux qui adhèrent de plus en plus aux traditions. Il préfère s’exprimer par l’intermédiaire de l’un de ses disciples, le solide Tshãibu Shawã (Francisco Lima Silva pour l’état-civil), qui cultive chez lui, à Foz do Nilo, l’un des trois villages araras de la région, des plantes médicinales et des arbres à essences. “Ici, c’est mon pôle agro-industriel. Nous profitons de la présence des journalistes, qui sont des gens instruits, pour lancer notre projet de conservatoire de la forêt, qui est à nous et à nous seuls et que beaucoup veulent nous enlever.” Le nouveau pajé est aussi le responsable des rites associés à l’ayahuasca, une boisson millénaire, considérée comme sacrée par plusieurs nations indiennes des Amériques.
Mais le renouveau des cultures traditionnelles fait également réapparaître des peurs ancestrales. Ici, il n’y avait que des plantations d’hévéas, rappelle Maria Cecília Pereira (Nãicaiá Shawã), une des anciennes de la tribu. Elle entonne des chants qui parlent de gens et d’animaux et d’anciennes querelles d’avant 1905, date des premiers contacts avec la société brésilienne, du temps où les Araras avaient encore pour chef le célèbre guerrier Tescon.
Une expédition de chasse partie il y a dix jours dans la forêt revient enfin au village avec une dizaine d’animaux abattus : pacas [gros rongeur], tapirs, cerfs, cochons sauvages, dûment boucanés pour préserver leurs qualités nutritives. Le chef de l’expédition, Anchieta Shawãdawa, acteur important de la lutte des Araras pour l’homologation de leurs terres il y a trois ans et candidat à la mairie de Porto Wálter (la ville la plus proche de la réserve), explique pourquoi il emporte toujours un GPS avec lui dans la forêt : “Ce n’est pas parce que j’ai peur de me perdre en forêt, il n’y a aucun danger de ce côté-là. L’appareil des Blancs nous sert à vérifier les limites de la réserve, car nous savons qu’à tout moment un posseiro [occupant illégal d’un terrain], un planteur de soja, un éleveur de bovins peut envahir nos terres et remettre notre paix en question.”

Arnaldo Bloch
O Globo

Paru dans Courrier international, hebdo n°857 du 5 avril 2007

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