On croyait les peuples amérindiens du Brésil en voie d’extinction. En fait, certaines ethnies connaissent un véritable baby-boom. Et de plus en plus de Brésiliens se déclarent indiens.
Si les prédictions lancées dans les années 1970 s’étaient révélées justes, le Brésil ne compterait plus aujourd’hui que quelques groupes d’Indiens, non seulement peu nombreux, mais à l’identité floue, car absorbée par celle de la population blanche. Les questions qu’on se posait alors étaient : existe-t-il encore des Indiens au Brésil ? et jusqu’à quand ?
Depuis quelques années, nous assistons à un revirement de situation : non seulement certaines ethnies connaissent une sorte de baby-boom, mais il est de mieux en mieux vu d’être indien et un nombre croissant de Brésiliens se déclarent tels : ce sont les Indiens émergents.
“Qui est indien ?” est ainsi devenu la question cruciale du moment. Le seul fait de la poser témoigne du changement radical de la situation. Cette interrogation occupe d’ailleurs tout un chapitre du dernier Pibão, le petit nom donné à l’ouvrage de référence le plus complet sur le sujet, Povos indigenas no Brasil [peuples indigènes du Brésil], qui est publié tous les cinq ans par l’Instituto socioambiental [l’Institut socio environnemental] (ISA), l’organisation nationale la plus respectée dans ce domaine.
Aujourd’hui, on revendique l’identité indienne
“Au Brésil, tout le monde est indien, sauf celui qui ne l’est pas”, lance avec provocation l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro. “Notre problème était de faire en sorte que l’expression ‘c’est encore un Indien’ prise dans son sens littéral ne renvoie pas à l’étape à franchir pour accéder à la position enviable du Blanc ou du civilisé, affirme Castro. Aujourd’hui, au contraire, tout le monde revendique avec fierté l’identité indienne.”
L’histoire du Pibão a commencé en 1971, au temps où les ethnies indiennes vivaient dans des territoires invisibles. Le concept même d’Indiens émergents aurait alors semblé parfaitement saugrenu. Un groupe de jeunes chercheurs en sciences sociales de l’université de São Paulo (USP) ayant assisté à la réunion annuelle de la Sociedade brasileira para o progresso da ciência [Société brésilienne pour le progrès de la science] s’étaient inquiétés de leur situation. “Les militaires avaient annoncé le plan d’intégration nationale de l’Amazonie, avec une série d’actions destinées à remédier au vide démographique. Il s’agissait d’intégrer pour ne pas donner”, raconte Beto Ricardo, secrétaire exécutif de l’ISA. “Mais il n’y avait pas de vide. L’Amazonie était occupée par des peuples indigènes.” En quête de statistiques, le groupe découvrit alors que le dernier recensement digne de ce nom avait été effectué par Darcy Ribeiro dans les années 1950. Les travaux postérieurs étaient fragmentés, la plupart des anthropologues ayant cessé toute collaboration avec l’Etat sous la dictature militaire. Beto Ricardo raconte que le groupe, muni de cartes de l’Institut national géographique, décida de se rendre sur le terrain afin de recueillir les récits de ceux qui s’aventuraient dans les zones les plus reculées du pays : anthropologues, missionnaires, photographes, journalistes et agents de santé. Ils leurs confiaient des fiches et ont ainsi constitué un réseau de près de 2 000 personnes, qui envoyaient leurs découvertes par courrier. “Ils écrivaient, à la main : ‘Voilà, je suis près de ce fleuve, et il y a des Indiens par ici’”, raconte Ricardo. “Ce projet étant considéré comme criminel par les militaires, nous avons dû louer une boîte postale à São Paulo. Pour pouvoir aller chercher les lettres sans être arrêtés, nous avons dû travailler dans la clandestinité.” Voilà comment a vu le jour le premier Pibão : grâce à ces méthodes dignes d’une guerilla.
Il faut signaler des cas d’extinction imminente
Le pays a alors découvert qu’il comptait bien plus d’Indiens qu’on ne le pensait. “Un grand nombre d’ethnies n’avaient pas disparu. Elles s’étaient camouflées, une stratégie pour survivre. Avec le soutien des anthropologues et des missionnaires, elles ont commencé à sortir de leur cachette”, raconte Ricardo. En 1970, par exemple, il n’existait, d’après les statistiques officielles de l’Etat d’Acre, aucun peuple indigène. Aucun Indien. Le dixième volume du Pibão, aujourd’hui élaboré avec tous les outils offerts par la technologie, révèle l’existence de 14 ethnies dans cet Etat. Le premier volume citait 69 ethnies au Brésil. Le dixième, lui, en recense 225, parlant 180 langues. Tout indique également qu’il existe 46 groupes isolés.
Malgré la croissance de la population indienne – que ce soit en raison de taux de fécondité élevés, du recouvrement de leur identité ou d’une déclaration spontanée –, il faut également signaler des cas d’extinction imminente : 12 ethnies ne comptent plus que 5 à 40 membres. Ainsi, durant le premier mandat du gouvernement de Lula, période correspondant à l’enquête de cette édition du Pibão, la mauvaise gestion de la santé a menacé la survie de certaines ethnies. “L’argent est parti de Brasilia, mais n’est jamais parvenu aux Indiens. De Monte Cabural à Chui, les épidémies ont semé le chaos. Le gouvernement a fait alliance avec les élites régionales, conduisant à une répartition politique des postes de la Funasa (Fondation nationale de la santé)”, soutient l’anthropologue Rogério do Pateo. Les Guajajaras, dans le Maranhão, ont fait part, en dénonçant le manque d’assistance, du décès de sept enfants entre janvier et mars 2005. L’année dernière, ils ont pris en otage un secrétaire municipal à la santé et ont coupé l’alimentation électrique d’une ville pour protester contre le manque de médecins et de médicaments. “En l’absence de changement radical au cours de son second mandat, le gouvernement Lula se verra accusé d’avoir contribué à l’extinction des peuples indiens du Brésil”, affirme Ricardo.
Ces dernières décennies, les Indiens sont devenus visibles, ont acquis des droits constitutionnels et possèdent des terres délimitées. Découverts par l’univers de la pop puis par le chanteur Sting dans les années 1980, aujourd’hui, c’est le mannequin Gisele Bündchen qui arbore le T-shirt de la campagne “Y Icatu Xingu”. Pourtant les fleuves se couvrent de poissons morts et le vol des oiseaux s’est suspendu dans le ciel. L’impression au dos de l’ouvrage résume bien l’impasse actuelle : les pailles de plastique ont remplacé les plumes des perroquets. Les Caiapós ont ainsi réagi à l’interdiction par la Funai (la Fondation nationale de l’Indien) en 2004 de vendre des fabrications artisanales comportant des matières premières provenant des animaux de la forêt. “Le Brésil est le champion du monde de la déforestation et des oiseaux en voie d’extinction, dit Ricardo. Pourtant les objets indiens en plumes sont exposés à l’étranger comme le symbole de l’identité nationale.” Lorsque les Caiapós du Xingu doivent fabriquer des parures de plumes en plastique, le problème atteint les Indiens et les non-Indiens. L’ISA a prouvé que le taux de déboisement sur les terres indiennes est de 1,14 % ; en dehors des zones protégées, il est de 18,96 %. “La question indienne est stratégique dans toutes les hypothèses de scénario. On n’a pas à attendre la facture, elle est déjà là, affirme Beto Ricardo. Les plus pessimistes disent que c’est irréversible. Nous nous sommes engagés dans un programme positif destiné à repousser la fin du monde. Et les Indiens en sont des acteurs essentiels.”
Eliane Brum - Epoca
Paru dans Courrier international , hebdo n°838 du 23 novembre 2006
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