Mino Carta est l'un des plus grands journalistes brésiliens. Il a créé et dirigé plusieurs des plus importantes publications du pays, comme Istoé, Veja ou le Jornal da tarde. En 1994, il fonde Carta capital, où il travaille encore aujourd'hui. Il est bien évidemment un observateur privilégié des médias, nationaux et internationaux.

Quel impact a la presse écrite hebdomadaire sur l'opinion publique brésilienne ?

MINO CARTA
Il faut garder en tête ce qu'est le Brésil. On ne peut pas le juger de la même façon que la France. Ici, c'est surtout la télévision qui a un grand impact sur l'opinion publique. Les hebdomadaires qui ont le plus de succès sont ceux qui s'adaptent aux goûts du public, et ces hebdomadaires perçoivent ces goûts comme très médiocres. Au Brésil, le journalisme est de mauvaise qualité. Mais je pense malgré tout que la presse écrite a un potentiel. Moi, j'ai essayé d'exploiter ce potentiel. J'ai fondé Veja pendant la dictature militaire. C'était un journal politique. Aujourd'hui, il ne traite plus que de faits divers, et il vend pourtant 1 100 000 exemplaires. C'est devenu une saloperie. Carta capital est en revanche un journal sérieux. Il tire à 75 000 exemplaires. La presse brésilienne est, presque sans exception, au service du pouvoir conservateur. Au service d'une élite de troisième catégorie – et je suis gentil. La seule voix discordante est Carta capital. C'est le seul hebdomadaire qui fasse du journalisme honnêtement. Il n'y a aucune envie de changer les choses dans les médias brésiliens. En 1964, j'ai fondé le Jornal da tarde, mais aujourd'hui, il n'est plus que l'ombre de ce qu'il était à l'époque.

Comment expliquez-vous cette altération du contexte médiatique brésilien ?

Vous savez, la dictature continue aujourd'hui à produire ses effets. Nous sommes encore victimes de cette période. Le coup d'Etat militaire de 1964 a interrompu un processus qui aurait probablement conduit le pays à une situation plus contemporaine, en particulier pour les médias. Ces derniers sont au service de ce qu'il y a de pire. La plupart des journaux appartiennent à l'élite brésilienne. Ceux que Raimundo Faoro [sociologue et politologue brésilien], dans Os Donos do poder, appelait "les patrons du pouvoir". Ils contrôlent les médias du pays. Le Brésil est le seul pays au monde où les journalistes considèrent un patron comme "l'un d'entre eux". Et, en effet, ils sont collègues : ici, les hommes de pouvoir sont inscrits à l'ordre des journalistes ! L'élite brésilienne est exhibitionniste, narcissique et arrogante – et incapable de gouverner. Le Brésil est un empire de criminels, ici les hommes politiques font main basse sur les caisses de l'Etat. Je n'exagère pas. Les hommes politiques n'ont jamais pensé au peuple brésilien, cela aussi est un héritage du passé, c'est une des taches indélébiles laissées par l'esclavage.

Dans ces conditions, les médias brésiliens ne doivent pas vraiment soutenir le gouvernement Lula, qui est de gauche...

Depuis un an et demi, de mars 2005 jusqu'à aujourd'hui, Lula a été férocement attaqué par les médias. La majorité des critiques concernent la corruption au sein du gouvernement. Mais celle-ci n'est rien par rapport à ce qui existait avant. Même si le gouvernement Lula n'a pas tenu ses promesses, nous avons aujourd'hui une politique étrangère plus conforme à celle d'un grand pays. Bien sûr, les politiques sociale et économique menées par Lula n'ont pas abouti à plus d'égalité. Le gouvernement n'a donc pas respecté son contrat. Mais il a tout de même été meilleur que ceux qui l'ont précédé et notamment que celui de Fernando Henrique Cardoso [président du Brésil de 1995 à 2002 et fondateur du PSDB, le parti social-démocrate brésilien, de droite]. Lula est aujourd'hui en tête des sondages et cela signifie que, malgré tout, les médias n'ont pas réussi dans leur objectif de le discréditer. Geraldo Alckim [gouverneur de l'Etat de São Paulo et candidat à l'élection présidentielle d'octobre pour le parti PSDB] est un adversaire qui n'a pas beaucoup de charisme et, de plus, les masses s'identifient à Lula en raison de ses origines modestes.

Vous dites que la presse est fortement liée à l'argent, au pouvoir et au marché. S'agit-il d'une considération qui vaut pour le Brésil ou d'une réflexion qu'on peut étendre ?

Le monde traverse un moment difficile. Guido Rossi, le commissaire extraordinaire de la Fédération italienne de football qui a mené l'enquête sur les matchs truqués dans la péninsule, a bien exprimé ce concept dans l'un de ses livres : "Le monde n'a pas de lois adaptées à la situation actuelle ; le marché commande et le marché résout." Pensez à ce qui se passe actuellement en Irak et en Israël : si on décide de faire la guerre, on peut la faire demain. C'est comme si la convention de Genève n'existait pas. Et puis, il y a Internet, qui donne un coup de main dans cette totale liberté de décision. L'état du journalisme est préoccupant : il y a des oligopoles médiatiques qui ont un pouvoir démesuré. Pensez à Silvio Berlusconi ou à Rupert Murdoch. La force de ces groupes est démesurée par rapport au "journalisme romantique". Un hebdomadaire comme le mien, Carta capital, est petit et autonome.

Le fait de n'appartenir à aucun groupe nous permet de faire un journalisme honnête. Comme le dit Hannah Arendt, il faut être fidèles à la vérité factuelle. Il faut exercer son esprit critique.

Le succès d'Internet et des journaux gratuits semble menacer la presse écrite payante. Est-ce le début de la fin du journalisme ?

Je ne conteste pas la qualité des instruments. Internet offre de nombreux avantages – par exemple, la possibilité de visiter, de chez soi, les plus grands musées et bibliothèques du monde. Mais les avantages apportés par un instrument dépendent de la façon dont on l'utilise. Et l'ordinateur est généralement très mal utilisé, on se laisse avaler par lui. Mais pas moi. Moi, je continue à taper sur mon ancienne Olivetti. En outre, Internet a un côté très dangereux, car il retient les journalistes dans les rédactions alors qu'ils devraient aller sur le terrain.

Quel regard portez-vous sur la presse européenne, et notamment française ?

Je n'ai pas une grande admiration pour la presse française. J'apprécie beaucoup la presse britannique. Bien sûr, en Grande-Bretagne, il y a aussi pas mal de cochonneries… J'aime beaucoup The Guardian et The Observer. J'apprécie aussi certains journaux italiens. Je trouve que la presse française est trop impliquée dans une passion pour la "grandeur". J'ai lu comment les journaux français ont parlé du Mondial : ils ont été xénophobes, et cela va à l'encontre de l'esprit qui anime leur équipe de football.

Que pensez vous du feuilleton médiatique autour des deux probables candidats à l'élection présidentielle française, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ?

J'espère, bien sûr, que la gauche gagne. Mais, comme vous le dites, on a l'impression d'assister à un feuilleton télé. Encore une fois, le journalisme français se montre assez médiocre.

*Mino Carta débute sa carrière en 1960 lorsqu'il fonde et dirige un mensuel d'automobilisme, Quatro Rodas. En 1964, il crée le quotidien Jornal da tarde et, quatre ans après, il fonde l'hebdomadaire Veja. Contrant de quitter la rédaction du journal à cause de ses positions politiques, il fonde en 1976 Istoé, hebdomadaire neutre au départ et devenu, avec la fin de la censure, une revue politique d'opposition féroce. En 1979, il fonde le quotidien Jornal da República, inspiré du titre italien La Repubblica. Trop critique vis-à-vis de la dictature militaire, le Jornal da República ne décolle pas et Mino Carta devient rédacteur en chef de Sênior, un mensuel qu'il transformera en hebdomadaire. Il revient ensuite à la tête de l'hebdomadaire Istoé qu'il quittera en 1993 à cause de divergences politiques avec le directeur de la maison éditrice du journal, Domingo Alzugaray.

Simonetta Ciula

Paru dans Courrier international, 28 septembre 2006

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