Un tortionnaire sans pitié bascule du côté de l'humanité le jour où il devient amoureux de la petite amie d'un agitateur qu'il a froidement éliminé. Le Bourreau, de Heloeida Studart, dépeint les cruautés et les remords d'un orphelin converti à la violence pendant les heures sombres de la dictature brésilienne. À l'occasion du lancement de la traduction française de ce roman, La Presse s'est entretenue avec Studart, une figure de proue du féminisme brésilien.
On la surnomme «la Simone de Beauvoir du Brésil». Mais malgré la noblesse du titre, Heloneida Studart reste assez peu connue hors des frontières de son Brésil natal. Romancière, militante, syndicaliste, députée du Parti des travailleurs de Lula de 1978 à 2006, celle qui a reçu en 1955 le prix de l'Académie brésilienne pour son roman Dis-moi ton nom, est devenue féministe au moment où elle a été en âge de comprendre le sens du mot «injustice».
«Mon esprit féministe a été forgé pendant mon enfance, lorsque je voyais les jeunes filles être internées dans les couvents parce qu'elles avaient perdu leur virginité, des femmes mariées être enfermées dans des asiles parce qu'elles avaient trompé leur mari, et principalement parce que j'entendais tous les jours ma tante dire que les femmes n'ont pas de volonté», dit l'auteur du roman Le Bourreau, qui paraît ces jours-ci en français.
Traduite depuis 2004 par Les Allusifs, Heloneida Studart écrit depuis qu'elle a fui son Nordeste natal pour Rio, au début des années 50. À 19 ans, elle a abandonné son milieu familial aristocrate parce, dit-elle par voie de courriel, elle redoutait «le futur de maîtresse de maison et d'épouse soumise qu'on me préparait, avec la peur de ne jamais réussir à publier un seul livre».
Troisième volet de sa «Trilogie de la torture» entamée en 1975, Le Bourreau nous plonge dans la tête de Carmélio, un tortionnaire au sang froid qui a commis des gestes d'une violence inouïe. Mais la forteresse d'insensibilité qu'il a construite s'effondre le jour où il tombe amoureux de la petite amie d'une de ses victimes. Terrassé par la culpabilité, le tortionnaire deviendra un humain repentant. «À partir du moment où il commence à aimer, Carmélio commence à s'accuser. Car il n'y a pas d'amour qui n'humanise l'être humain et n'adoucisse les bêtes sauvages.»
En pénétrant dans l'esprit sadique de Carmélio, le lecteur découvre la psychologie d'un être programmé pour tuer, pur produit de la dictature brésilienne. Studart décrit dans les détails les plus sordides le souvenir des tortures physiques qu'il a fait subir à ses victimes. Des scènes qui évoquent les heures sombres de la dictature, que Heloneida Studart a souvent évoquées dans son oeuvre.
«La dictature a largement influencé mon oeuvre, notamment parce que j'en ai été victime. J'ai été faite prisonnière en présence de mes fils, qui étaient encore jeunes, et j'ai été témoin de la torture de mon meilleur ami, Luis Inacio Maranho. J'ai d'ailleurs écrit un livre sur lui, publié par l'Université de Natal, qui s'appelle Luis, un saint athée.»
Dans une volonté de rédemption, Carmélio prend part à un pèlerinage fatidique dans le Nordeste, au pays du père Cicero, un prêtre faiseur de miracles aussi adulé que controversé au Brésil. Une figure mythique qu'elle avait aussi décrite dans Les huit cahiers, paru au Brésil en 2002 et en 2005 en traduction française. Par ce voyage, elle a cherché à montrer certains aspects des coutumes, des croyances et de la religiosité nordestine.
«Le père Cicero est et a été, pour des millions de sertanejos nordestins, un sage et un saint. Il a néanmoins mis sur pied des milices, a aidé à renverser un gouverneur mais a aussi fait des miracles. Sa statue domine la ville de Juazeiro, dans le Ceara. Tous les ans, en novembre, des milliers de pèlerins voyagent jusqu'à lui à pied ou à cheval, en quête des grâces de celui qu'ils appellent "notre parrain".»
Au passage, Studart dépeint aussi des femmes fortes, sans pitié, en proie à une fatalité typique d'une société qui réserve à plusieurs d'entre elles un sort peu enviable. Il y a bien sûr Dorinha la bibliothécaire, dont s'éprend Carmélio. Une femme qui a fondamentalement compris que son appartenance familiale la rendait coupable par association de l'assassinat de son amoureux.
On y croise aussi plusieurs prostituées, parce qu'au Brésil «la prostitution est rarement un choix. Les jeunes se tournent vers cela, non pas par choix, mais à cause de la pauvreté». Or celle qui hante l'esprit du tortionnaire, qui le suit partout jusqu'à lui provoquer des hallucinations, c'est la mère disparue alors qu'il était un jeune bambin. «Le rapport avec la mère est le plus important de tous, dans la vie d'un homme. Et Carmélio en est un, bien qu'il soit déformé par le sadisme.»
La condition des femmes demeure une préoccupation dominante de la littérature et du militantisme d'Heloneida Studart, qui est mère de six garçons. «Beaucoup de femmes continuent de subir la violence de leur compagnon et puis les filles des jeunes générations doivent refuser d'être considérées comme de simples corps à siliconer, plastifier, exhiber», déclarait-elle en avril dernier, dans la revue Livres Hebdo. Après 50 ans d'écriture et de militantisme, elle n'a nullement l'intention de se retirer de la place publique. Parce que, selon elle, la lutte est loin d'être terminée.
«Je suis une "vieille jeune", parce que je travaille toute la journée, j'écris des livres, des pièces de théâtre, je fais des conférences, participe à des séminaires...»
 
Article de Sylvie St-Jacques, paru dans www.cyberpresse.ca le 20/05/07
 
 
 
*LE BOURREAU
Heloneida Studart
traduit par Paula Salnot et Inô Riou
Les Allusifs, 344 pages


Retour à l'accueil