Alemão a la taille d'une ville, avec ses 200 000 habitants. Mais elle n'en a pas les écoles ou les hôpitaux. Il y a un mois, la favela la plus violente de Rio était investie par les forces spéciales, qui occupent toujours le terrain. Reportage au coeur de ce quartier décrit comme l'enfer, mais où la dignité d'une majorité d'habitants tente de surmonter la criminalité des quelques autres.

Le 27 juin dernier, quelque 1200 policiers entraient dans Alemao. L'opération a fait 19 morts. (Reuters)

Regards noirs et doigts sur la détente. Les policiers des forces spéciales brésiliennes sont postés par grappes, à l'entrée de chaque ruelle menant à l'immense "complexo do Alemão", au coeur de Rio de Janeiro. Plus haut, dans la colline interdite, fourmillent des milliers de petites baraques, en pierre ou en tôle. Malgré l'ambiance festive liée à la réussite sportive des Jeux panaméricains, l'atmosphère est encore pesante aux abords du bidonville le plus violent de la ville. Car c'est "là-haut" qu'une sanglante guérilla urbaine a éclaté le 27 juin dernier. Ce jour-là, après deux mois de siège, les forces spéciales créées et formées par le ministère fédéral de la Justice pour lutter contre le trafic de drogue et la criminalité dans les favelas sont allées au "front". En nombre, 1 200 hommes, et sans retenue. Bilan de l'opération: 19 morts chez les résidents. "Beaucoup d'innocents" tombés sous les balles perdues, selon les habitants de Morro do Alemão. "On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs", justifiera José Mariano Beltrame, secrétaire à la Sécurité de l'Etat fédéral.

Les tensions ont toujours été présentes dans cette favela, où voilà bien longtemps qu'aucun "étranger" ne s'est aventuré. Pour le Brésilien moyen, Alemão demeure un cloaque coupe-gorge aux mains des barons dealers. "On reste ensemble", murmure Sonia comme pour nous rassurer. Assistante sociale dans les favelas de Rio, elle sert de guide pour pénétrer dans cette étonnante citadelle de 200 000 habitants. Dès les premiers pas, les impacts de balles sur les façades des maisons sautent aux yeux. Les trous sont béants. Les murs sont cependant colorés, maculés des dizaines de "graph'" représentant Bob Marley ou Ronaldo. Ces fresques sont l'oeuvre des jeunes qui fréquentent le centre culturel "Raizes em movimento". Des pouces levés souhaitent la bienvenue. Les enfants se chamaillent, jouent au cerf-volant ou au foot sur une pente à 40%. Les adultes, placides, préfèrent deviser autour d'une Skol ou d'une Brahma, les bières locales. Plus haut, quasiment au somment de la colline, une association accueille des jeunes volontaires désireux d'apprendre le tissage, la photo ou la musique. L'ambiance est sereine, très éloignée de l'enfer annoncé.

"Je ne suis pas optimiste pour le futur"

"Les favelas ne sont pas le repaire des barbares assoiffés de sang", s'empresse de souligner Sadraque, 42 ans, mulâtre, né à Alemão et aujourd'hui photographe. "Il y a évidemment de gros problèmes avec les trafics d'armes ou de drogues, mais ils ne concernent pas tous les habitants." "Il y aurait entre 1 et 2% de dealers. Les autres travaillent ou essaient de s'en sortir dignement", précise un journaliste brésilien. Sans éducation et privés d'écoles, "mais aussi de crèches ou d'hôpitaux", peste une mère de famille, la plupart des gosses choisissent la voie de la facilité. Ils dealent dès l'âge de 11-12 ans. De la marijuana, de la cocaïne, du crack, des armes... Le tout étant destiné aux quartiers opulents de la ville: Leblon, Ipanema. "Le drame, c'est que ceux qui empruntent cette voie sont très peu nombreux à pouvoir fêter leur 15e anniversaire", déplore un habitant.

C'est évidemment cette minorité qui sacralise tous les maux et que les autorités ont un mal fou à maîtriser. Le gouvernement du président réélu Lula a donc sorti les grands moyens avec la création d'une force spéciale de police mieux entraînée et équipée. Certains estiment qu'ils sont moins corrompus et qu'ils savent mieux gérer les périlleuses descentes dans les favelas. D'autres considèrent qu'ils tirent dans le tas, sans faire de distinction entre criminels et innocents. Depuis quelques semaines, le gouvernement a d'ailleurs largement réduit ces opérations. Rio de Janeiro, qui a accueilli 800 000 touristes lors des Jeux panaméricains (du 13 au 29 juillet), n'a rien voulu entreprendre pour gâcher la fête et ternir la flopée de médailles récoltées par les athlètes brésiliens.

En attendant, l'occupation continue à Alemão, comme pour accentuer encore un peu plus la mise en ségrégation du complexe, coupé du reste de la ville. Sadraque s'en offusque. Pour lui, le contexte actuel est même comparable à celui de 1992, juste avant le grand sommet international sur l'environnement. A cette époque, les tanks étaient pointés en direction des favelas et aucun profit engrangé à court, moyen ou long terme pour les déshérités de Rio. "On nous a fait des promesses, mais je ne vois pas ce qui va changer sans réel contre-pied politique. Je ne suis pas optimiste pour le futur. Cela serait génial de pouvoir dialoguer avec la police, les militaires ou même l'Etat. Mais, quand on envoie un groupe de représentants pour discuter, on nous accuse immédiatement d'être à la botte des trafiquants", tance Sadraque. A seulement quelques mètres de là, les militaires casqués ont toujours le doigt sur la gâchette...

 

Par Eric FROSIO, correspondance à Rio de Janeiro

Dimanche 12 Août 2007
Le Journal du Dimanche

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