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Brésil Ceara Fortaleza

La classe moyenne prend ses aises

Julia Duailibi et Cintia Borsato

Grâce à la croissance et à la politique gouvernementale, la pauvreté recule. Et l’augmentation des revenus permet l’émergence de nouveaux modes de consommation.

Les nations développées ont une caractéristique commune qui explique leur succès : l’ascension politique et économique de la classe moyenne. Cette évolution a d’abord été constatée en Europe, où des sociétés stratifiées et sans mobilité ont laissé la place à des pays dynamiques après l’apparition du capitalisme. Ce phénomène est arrivé tardivement au Brésil, sans jamais s’enraciner. Il y a eu des phases accélérées de croissance, tel l’industrialisation du début du siècle dernier ou le miracle économique des années 1970. Pourtant, l’augmentation du niveau de vie des plus pauvres n’a pas résisté aux crises économiques. Avec la reprise de la croissance, le pays se trouve à nouveau en situation d’en finir définitivement avec le sous-développement. Plus de 20 millions de Brésiliens ont quitté ces deux dernières années les couches sociales les plus basses – appelées classes D et E – pour atteindre la classe C, qui constitue la porte d’entrée de la société de consommation.

C’est ce qui ressort de l’étude Observador 2008 réalisée par l’institut Ipsos à la demande du groupe financier Cetelem, filiale de la BNP. D’autres enquêtes avaient déjà révélé ces avancées. Mais il s’agit de la preuve la plus récente montrant que le pays est enfin parvenu à réduire le pourcentage de sa population de misérables et commence à former une société de consommation de masse. Le phénomène brésilien peut nous laisser de marbre si on le compare aux 500 millions de nouveaux consommateurs apparus ces dix dernières années en Chine et en Inde. Mais il est tout de même notable. C’est un fait historique, car la classe C est désormais la couche sociale la plus nombreuse du pays. Selon l’étude d’Ipsos, elle représente 86,2 millions de personnes, l’équivalent de 46 % de la population brésilienne (34 % en 2005). Alors que les classes D et E, qui représentaient 51 % de la population en 2005, sont passées à 39 %. L’ascension sociale est toujours une bonne nouvelle, surtout lorsqu’il s’agit de la classe moyenne. Celle-ci constitue un matelas social important entre les couches les plus riches et les plus pauvres, susceptible de réduire les tensions sociales et de contenir la démagogie anachronique de la lutte des classes, très en vogue en Amérique latine. Le temps nous dira si l’émergence de la classe C est un processus durable. En tout cas, cette transformation a donné un nouvel élan à l’économie, favorisant l’essor des affaires, créant des emplois et rapprochant le Brésil d’une véritable économie de marché.

Il existe une relation directe entre le progrès d’un pays et le pouvoir de ses consommateurs. Il y a également un lien direct entre la société de consommation et le crédit. En 2001, le total du crédit disponible dans l’économie brésilienne représentait 22 % du PIB. En 2007, le pourcentage a atteint 35 %, et il devrait être de 40 % en fin d’année, selon la Banque centrale. Une progression qui a plus bénéficié aux classes populaires, pour qui le crédit était, il y a peu encore, un luxe. Il y a aussi la stimulation provoquée par les programmes sociaux comme la Bolsa familia [littéralement Bourse famille, une allocation mensuelle pour les familles les plus démunies instituée par Lula dès son arrivée au pouvoir] et les retraites pour les travailleurs ruraux. Cette recette d’ingrédients positifs permet aux plus pauvres d’avoir plus d’argent en poche et un meilleur accès aux crédits de long terme, ce qui élève leur niveau de consommation.

La bonne nouvelle, c’est qu’il ne s’agit pas a priori d’un effet temporaire comme par le passé. Preuve en est, par exemple, le fait que le Brésil devrait, malgré la crise financière aux Etats-Unis, enregistrer encore une fois en 2008 une année de croissance économique accélérée. Pour l’économiste Marcelo Neri, l’augmentation du nombre d’emplois légaux est un aspect essentiel pour comprendre cette ascension sociale. “Une entreprise qui recrute quelqu’un légalement ne pense pas à le licencier juste après”, assure-t-il. Quel que soit le combustible de cette avancée, celle-ci a stimulé l’apparition de nouveaux commerces dans tout le pays, mais surtout dans les régions où les politiques sociales ont eu le plus grand impact, au Nord, dans le Nordeste et le Centre-Ouest. Des magasins qui avaient une portée locale sont devenus de puissants réseaux régionaux avec pour principaux clients les consommateurs de la classe C. Par ailleurs, on s’aperçoit qu’une multinationale suisse comme Nestlé a créé toute une gamme de produits destinés aux couches les plus populaires. Selon le cabinet de conseil Data Popular, la classe C a présenté la plus importante progression de revenu par rapport aux autres classes. Depuis 2002, celui-ci a augmenté de 31 %, alors que la moyenne nationale était de 21%.

Julia Duailibi et Cintia Borsato - Veja

Paru dans Courrier international - hebdo n° 911 - 17 avril 2008 

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