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Brésil Ceara Fortaleza

Les années noires de la dictature remontent à la surface

Le président brésilien Luiz Inacio Lula a été contraint d’intervenir personnellement pour effacer le malaise qui s’était installé entre son gouvernement et les militaires au sujet des crimes commis pendant la dictature au Brésil (1964-1985). «Nous devons considérer nos morts, étudiants et ouvriers comme des héros et non plus comme des victimes de la dictature», a-t-il déclaré en soulignant que le plus important «n’était pas de punir les militaires mais de récupérer l’histoire de ceux qui ont été persécutés». Lula a ainsi voulu mettre un point final aux initiatives de deux de ses ministres, membres du Parti des travailleurs (gauche, au pouvoir).

Amnistie. Le 31 juillet, et semble-t-il sans l’accord préalable du Président, le ministre de la Justice, Tarso Genro, et le secrétaire national aux Droits de l’homme, Paulo Vannuchi, se sont déclarés favorables à des poursuites judiciaires contre les agents de l’Etat accusés d’abus durant les années de dictature. Ce coup d’éclat a immédiatement provoqué une vive réaction de l’armée qui a réaffirmé son soutien à loi d’amnistie de 1979. Cette loi a mis à l’abri des poursuites aussi bien les représentants du régime que les militants politiques, dans le cadre de la transition particulière qui a eu lieu au Brésil. Une transition sans rupture ni esprit de «revanche» entamée en 1974 .

«Les militaires ont négocié la fin de la dictature avec l’opposition, mais ils lui ont arraché la garantie de ne pas être jugés pour leurs exactions», explique le politologue Michel Zaidan. Les familles des victimes et les anciens prisonniers politiques ont dû se contenter d’une «réparation» financière, instituée dans les années 90. Ils ont du mal à rallier à leur cause une population qui a vu la criminalité violente et la répression policière augmenter drastiquement après le retour de la démocratie.

D’autant que le bilan de la dictature brésilienne, confrontée à une opposition peu combative, est nettement moins lourd que dans les pays voisins : environ 400 morts et 160 disparus (sans compter des milliers de personnes arrêtées et torturées), contre 20 000 en Argentine et au moins 3 000 au Chili. Ancien leader syndical brièvement emprisonné par le régime, Lula, dont l’élection, en 2003, fut saluée comme le point d’orgue de la transition démocratique, n’a pas été jusqu’ici à la hauteur des attentes. Pour Cecilia Coimbra, présidente de l’association Tortura Nunca Mais (Plus jamais la torture), «il n’y a eu que des avancées timides», comme la publication, l’an dernier, du premier rapport gouvernemental accusant l’armée des atrocités de la «sale guerre».

Condor. Le chef de l’Etat - dont plusieurs ministres sont d’anciens guérilleros - n’a toujours pas tenu sa promesse d’ouvrir les archives militaires, mesure qui permettrait notamment de connaître le rôle joué par le Brésil dans l’opération Condor (une coordination des dictatures du cône Sud dans les enlèvements de militants politiques à partir de 1975). «L’armée ne veut pas en entendre parler, souligne le chercheur Eliézer Rizzo de Oliveira. Elle assure ne plus détenir d’archives et, depuis la redémocratisation, aucun président n’a mis en doute cette version ni cherché à savoir dans quelles circonstances ces archives auraient disparu. Comme ses prédécesseurs, Lula ne veut pas affronter les militaires.»

Son ancien ministre de la Défense, José Viegas, l’a appris à ses dépens. En 2004, il a demandé au Président de limoger le commandant de l’armée qui avait justifié publiquement la répression sous la dictature. N’ayant pas obtenu gain de cause, c’est lui qui a démissionné.

De son côté, Cecilia Coimbra ajoute que «la marge de manœuvre de Lula est réduite car il s’est allié à des forces politiques qui soutenaient la dictature». Le ministre Tarso Genro prend d’ailleurs soin de préciser que l’initiative d’une révision de la loi d’amnistie ne devrait pas partir de l’éxécutif mais de la justice, comme en Argentine. Message reçu : plus d’une centaine de magistrats ont publié, le 11 août, un manifeste dans lequel ils affirment que «la torture est un crime contre l’humanité», ce qui l’exclurait automatiquement du champ d’application de l’amnistie.

Le journal conservateur O Estado de São Paulo se demande s’il est raisonnable de remettre en question l’amnistie «qui a contribué de façon décisive à la pacification de la vie publique et au retour à la démocratie». Le quotidien O Globo met, lui, en garde contre toute tentative de «revenir sur un chapitre de l’histoire nationale clôturé avec succès», avis partagé par l’ex-leader communiste Roberto Freire : «Au lieu de remettre en cause l’amnistie, le gouvernement devrait avoir le courage de libérer l’accès aux archives de l’armée, pour que nous connaissions notre histoire et sachions enfin où se trouvent nos disparus.»  

Chantal Rayes

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