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Brésil Ceara Fortaleza

Le Brésil de Courteline, par Jean-Pierre Langellier

Ce sont des timbres rutilants. Avec leurs couleurs vives - azur, émeraude ou vermeil - et leurs cachets bien frappés, ils s'alignent fièrement en bas de chacune des quelque 80 pages du document dûment certifié qui, sans leur omniprésence, ne vaudrait rien. Depuis un bon quart d'heure déjà, l'employé, derrière son guichet, les colle et les tamponne avec un enthousiasme apparemment inentamé par la routine. Son client repartira bientôt avec le sentiment gratifiant d'avoir en poche un chef-d'oeuvre sur papier officiel.

 

La scène se passe dans les locaux d'une grosse étude notariale du centre de Rio de Janeiro. C'est un lieu idéal pour observer les rites de la paperasserie brésilienne. La robuste bureaucratie nationale, largement héritée de l'empire portugais, est une dévoreuse insatiable de formulaires et de timbres. Les notaires la rassasient en permanence et facturent cette pitance de papier à leurs clients.

 

Outre les diverses écritures dont ils sont les dépositaires naturels - testaments ou procurations, par exemple -, les notaires brésiliens ont le monopole d'une activité intense, et le plus souvent très lucrative : l'authentification de documents. La moindre attestation, le plus banal certificat doivent être signés et légalisés dans une étude, de préférence en plusieurs exemplaires. D'où le rôle stratégique des timbres et des tampons. Mieux encore : l'administré brésilien est prié de faire enregistrer sa signature chez un notaire, où elle restera en dépôt. Par cet acte, il se porte lui-même garant de la validité de son paraphe. Les exigences pointilleuses des administrations de l'Etat ont déteint sur les comportements et les gestes quotidiens. Certains Brésiliens manifestent, dans leur activité professionnelle, un souci de précision et de rigueur admirables. C'est le cas notamment des chauffeurs de taxi. La confection d'un reçu, une fois la course terminée, peut prendre jusqu'à une ou deux minutes. Voiture à l'arrêt, le conducteur remplit sa fiche avec un soin méticuleux. C'est tout juste s'il ne s'applique pas à former les pleins et les déliés. Qu'importe si le passager est pressé ou si l'on klaxonne d'impatience derrière lui !

 

Certains chauffeurs, animés d'une passion de statisticien, pratiquent leur métier avec une âme d'encyclopédiste. A Rio, Pedro Paulo Moura note dans de grands cahiers à spirale tous ses itinéraires, assortis des kilomètres parcourus, de la durée et de la valeur des courses. Depuis quatre ans qu'il officie au volant, il a transporté plus de 40 000 passagers, dont, tient-il à préciser, "70 % de femmes, 26 % d'hommes et 4 % du troisième sexe".

 

Dans cette profession, le désir d'équité se conjugue parfois avec l'intérêt bien compris. Ce jour-là, le taxi de Roberto roule vers Barra de Guaratiba, une presqu'île pittoresque à l'ouest de Rio. Soudain, alors que la route s'élève à travers les collines, le chauffeur manipule son compteur. Il passe au tarif supérieur. Vérification faite, la réglementation prévoit 8 barèmes, dont une hausse en cas de grimpette. Le Brésil est à notre connaissance le seul pays au monde où un voyage en taxi est plus coûteux dans les montées que sur le plat. Inutile de préciser que les descentes ne donnent droit à aucune réduction.

 

Le comble de l'exactitude revient aux restaurants qui servent la nourriture au kilo, comme chez Da Silva, un établissement d'Ipanema connu pour ses excellents plats portugais. Une fois sa grande assiette blanche remplie au buffet, le client la pose sur une balance ultrasensible qui lui fixe son dû au centime près. Pour un poids identique, le prix est le même, quel que soit le contenu de l'assiette. Une aubaine pour les gourmets plus portés sur les sushis que sur les pommes frites.

 

La complexité tatillonne des démarches administratives, l'obsession des contrôles et des recoupements, le besoin de tout consigner sur papier pèsent sur l'économie. Selon la dernière enquête annuelle de la Société financière internationale, une branche de la Banque mondiale, il faut compter cent cinquante jours en moyenne pour créer et faire fonctionner une compagnie au Brésil. C'est cinq fois plus long qu'en Argentine ou au Chili. Sur 178 pays scrutés, le Brésil arrive au 122e rang.

 

Monter une affaire suppose de recourir à 18 procédures différentes. Une entreprise de taille moyenne consacre annuellement 2 600 heures pour être en règle avec le fisc. Temps, énergie et argent perdus : on appelle cela "le coût Brésil". Les milieux d'affaires locaux ont tendance à voir dans ces tracasseries les vestiges d'une idéologie anticapitaliste. Le talent d'un patron brésilien se mesure d'abord à sa capacité de contourner les obstacles de la bureaucratie. "Si Bill Gates avait lancé Microsoft dans un garage au Brésil, il serait encore dans son garage", ironisait un expert local cité par The Economist.

 

Décidé à combattre la bureaucratie à tous les niveaux de l'Etat fédéral, le gouvernement a lancé cette année un programme de simplification des procédures reposant sur un large recours à l'Internet. Objectif : pouvoir créer une entreprise en quinze jours maximum. Des expériences pilotes municipales sont montrées en exemple, comme à Maceio, dans le Nordeste, ou à Sorocaba, près de Sao Paulo. Brasilia veut aussi rogner les privilèges jugés abusifs des quelque 14 000 notaires du pays. Mais cette profession prospère entend bien résister aux pressions grâce à ses armées d'avocats et ses amis influents au Parlement. Les timbres et les tampons ont encore de beaux jours devant eux.

 

Courriel : langellier@lemonde.fr

 

Jean-Pierre Langellier – Le Monde

 

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