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Brésil Ceara Fortaleza

Joênia, l'avocate des Indiens du Brésil, par Jean-Pierre Langellier

Ces images resteront longtemps dans la mémoire des Indiens du Brésil. A Brasilia, ce jour-là - le 27 août dernier -, Joênia Batista de Carvalho s'avance vers les onze juges de la Cour suprême. Sur ses joues, elle a peint trois traits rouges, deux horizontaux et un vertical, symboles traditionnels de force et de loyauté. Ils contrastent vivement avec ses longs cheveux noirs qui retombent sur sa robe d'avocate.

Joênia ouvre sa plaidoirie avec deux mots prononcés en wapichana, la langue de son peuple : "Waynau bii" ("Assez de violence"). Première Amérindienne du Brésil promue avocate (en 1997), elle devient aussi, à 34 ans, la première Indienne à s'exprimer devant la plus haute juridiction du pays. Sa voix, vibrante d'émotion, trahit la solennité du moment.

Elle parle, dit-elle, au nom des communautés tribales qui l'ont chargée de les défendre devant la Cour. Celle-ci doit trancher le plus ancien, le plus dur et le plus symbolique des conflits opposant Indiens et Blancs au Brésil. Les juges ont pour mission de confirmer, ou non, la démarcation de la réserve Raposa-Serra do Sol, entérinée en 2005, après trente ans de litiges, par un décret du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva.

Grande comme la moitié de la Belgique, cette réserve d'un seul tenant, frontalière du Venezuela et de la Guyana, abrite quelque 19 000 Indiens appartenant aux tribus Macuxi, Ingarico, Pacaraima, Taurepangue et Wapichana. L'Etat fédéral leur en a concédé l'usufruit. Ils se battent, avec l'aide de Joênia, pour maintenir l'unité de la réserve, que la forêt recouvre très largement. Seule la continuité de leur territoire, assurent-ils, protégera leur mode de vie des influences extérieures destructrices.

Leur demande heurte de front les intérêts des fermiers blancs, notamment des riziculteurs, installés dans la réserve. Ceux-ci réclament un tracé territorial discontinu qui, en créant des îlots agricoles, préserverait leurs plantations et éviterait à 200 d'entre eux d'être expulsés. Ils jouissent du soutien actif du gouvernement de l'Etat de Roraima, qui met en avant leur rôle économique. Ils bénéficient aussi des sympathies de l'armée, qui prétend que la réserve complique la surveillance des frontières. Les agriculteurs et le gouvernement local ont saisi la Cour dans l'espoir qu'elle désavouera le président Lula.

"Rebelle depuis l'enfance", Joênia est fière de militer pour son peuple, de faire connaître ses attentes et ses inquiétudes aux "non-Indiens" du Brésil. Elle est née en 1974 dans un village amazonien en voie d'acculturation. Sa grand-mère ignorait tout du portugais, mais sa mère ne connaissait plus que quelques mots de leur langue ancestrale.

Le fonctionnaire peu imaginatif qui enregistre sa venue au monde un jour de Saint-Jean la "baptise" tout simplement Joênia Batista. Carvalho est le patronyme de son mari, un commerçant métis. Mais en 2004, lors de la remise à Washington du prix Reebok des droits de l'homme, elle revendique son nom tribal : Joênia Wapichana. La quête d'identité, individuelle et collective, accompagne toute son existence.

Elle a 8 ans lorsque sa mère, séparée du père, s'installe à Boa Vista, la capitale de l'Etat, avec ses enfants, qui l'aident en vendant des fruits. Excellente élève, seule Indienne de sa classe, elle s'insurge contre le mépris qui accable sa famille, contre les préjugés de ceux "qui nous tiennent pour laids, stupides et paresseux". Pas moyen, constate-t-elle, "d'échapper à notre identité, qui se lit sur notre visage".

Ses frères renoncent vite à l'école. Elle souffre d'être "indienne, femme et pauvre". Mais elle s'accroche. On la destine à l'enseignement, métier promis d'ordinaire aux jeunes femmes indiennes éduquées. Elle s'imagine plutôt médecin. Elle a 18 ans lorsque sa soeur aînée, qui vient d'accoucher, décède à l'hôpital, victime d'une négligence. Cette mort la révolte et fixe sa vocation : elle sera avocate. Pour financer ses cours du soir, elle travaille le jour chez un comptable.

En 1997, elle décroche brillamment son diplôme et s'implique aussitôt. Le conseil indigène de Roraima a besoin d'elle. Il lui faut d'abord gagner la confiance des siens. Ce n'est pas joué d'avance dans cette société souvent patriarcale et machiste, où les hommes, vieux de préférence, chefs ou chamans, monopolisent la parole. A chaque rencontre, elle explique qui elle est, d'où elle vient. Ses racines la cautionnent.

En première ligne d'un conflit toujours plus exacerbé, Joênia prend des risques. En 2002, elle reçoit un avertissement : trois Indiens, qui viennent de l'écouter, sont abattus. Depuis trente ans, rappellera-t-elle aux juges de Brasilia, vingt et un chefs indigènes ont été assassinés. A ces crimes s'ajoutent les menaces de mort, les maisons incendiées, les ponts sabotés. Les Indiens ripostent, ici ou là, en occupant une plantation ou en barrant une route.

Le 27 août, le premier juge invité à se prononcer a donné raison aux Indiens. Il y eut alors un mouvement d'allégresse dans la salle d'audience, où une trentaine d'entre eux, visages peints, avaient été admis. A la demande d'un magistrat, désireux de se rendre sur le terrain, le tribunal a suspendu ses travaux et ne tranchera qu'en fin d'année. Joênia est optimiste. L'exposé du juge en faveur des Indiens, dit-elle, est "historique". Il a compris que, "sans (leur) terre, (leurs) valeurs et (leur) culture ne peuvent exister".

 

Courriel : langellier@lemonde.fr.

Jean-Pierre Langellier - Le Monde

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/09/10/joenia-l-avocate-des-indiens-du-bresil-par-jean-pierre-langellier_1093671_3232.html
 

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