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Brésil Ceara Fortaleza

Automobile - Le Brésil carbure au sucre

Au Brésil, l'éthanol fait rouler 5 millions de véhicules. Et ce n'est qu'un début. Visite dans les champs et les usines qui roulent vers l'avenir.

 

Ondulant sous le vent comme un océan, les champs de canne à sucre s'étendent à perte de vue, se noyant à l'horizon. Perché à 2 mètres du sol, aux commandes d'un énorme engin piloté par un ordinateur de bord, Paulo Oliveira Diaz ressemble au capitaine d'un navire. Huit mois par an, il avale les rangs de cannes à sucre dans le confort de sa cabine équipée de l'air conditionné. Un travail de précision : « Même avec l'aide de l'ordinateur, il faut des années pour savoir prendre la plante à la racine et éviter ainsi les pertes », explique-t-il en actionnant ses manettes avec la dextérité d'un marionnettiste. Ces jours-ci, autour de l'usine Moema d'Orindiuva, à 500 kilomètres au nord-ouest de São Paulo, la capitale économique du Brésil, les machines tournent à plein régime. Sitôt pleins, les tracteurs vont déverser leur chargement à l'usine. Et, de jour comme de nuit, le va-et-vient ne s'arrête jamais.

L'Etat de São Paulo est le grenier à sucre du Brésil. Il abrite 60 % des plantations de canne du pays. Il est surtout le second producteur mondial d'éthanol, cette alternative moins polluante que l'essence. Et beaucoup moins onéreuse.

Une odeur âcre de fermentation plane sur les lieux bruyants de la transformation industrielle. « La canne est d'abord lavée et triturée avant la première pression. Le meilleur jus est destiné à la fabrication du sucre , explique Antonio Furlaneto Junior, ingénieur spécialiste de l'éthanol, le reste est destiné à produire du combustible. » Son usine engloutira cette année 4,7 millions de tonnes de canne, qui poussent sur les 71 000 hectares alentour, soit huit fois la superficie de Paris. Le processus, lui, est assez simple : il suffit de dix-huit heures pour transformer la canne en carburant, après distillation et décantation. Et de vingt-quatre heures pour obtenir du sucre.

C'est il y a quelques années que le groupe Moema, qui compte cinq autres sites de production dans le pays, a fait le choix de l'éthanol, dont il produit 1 million de litres par jour. Et si le sucre ne représente plus que 35 % de sa production (1 500 tonnes quotidiennes), c'est pour une raison simple : le cours mondial du sucre stagne depuis des années, contrairement à celui du pétrole et donc, par ricochet, à celui de l'éthanol.

Au Brésil, l'or vert fait rouler 5 millions de véhicules, soit un cinquième du parc automobile. Les modèles flex-fuel, inventés au Brésil, font fureur et représentent 88 % des immatriculations. Autre chiffre qui en dit long : en 2007, 85 % des 22 milliards de litres d'éthanol ont été commercialisés dans les stations-service, qui vendent désormais plus d'alcool que d'essence !

« Les biocombustibles sont un début de solution au problème du pétrole, en prix comme en pollution, s'enflamme le jeune président de l'Union des industriels de la canne à sucre (Unica), Marcos Jank. Notre éthanol coûte 40 % moins cher que l'essence, il réduit de 90 % l'émission des gaz à effet de serre et sa conversion énergétique est cinq fois meilleure que le maïs. »

En trente ans d'expérience, l'industrie de l'éthanol s'est perfectionnée. Tout a commencé en 1975, sous le premier choc pétrolier, lorsque la dictature militaire a lancé le Plan pro-alcool, obligeant, à coups de subventions, planteurs de cannes et constructeurs de voitures à travailler ensemble. A la fin des années 80, 96 % des véhicules neufs avaient des moteurs à l'alcool. En 2003, le premier modèle flex-fuel de Volkswagen a révolutionné le monde automobile. « Nous pensions proposer une alternative, mais nous n'avions jamais imaginé un tel phénomène », concède-t-on à l'association des constructeurs, l'Anfavea. Selon ses calculs, en 2015 la moitié des véhicules, soit 20 millions de voitures, seront flex-fuel. Ce n'est pas tout. Des autobus sont actuellement testés par Scania dans les rues de São Paulo.

De plus, les distilleries ne produisent pas seulement des dérivés du sucre. La bagasse, brûlée dans des chaudières, génère aussi de l'électricité. Avec une tonne de bagasse par jour, l'usine Moema assure son autonomie énergétique et revend un tiers de l'électricité via la ligne basse tension de 29 kilomètres qui file à travers champs. Son projet : devenir en 2012 l'un des cinq principaux sites du Brésil et produire plus d'électricité que d'éthanol et de sucre. « La bagasse va prendre plus d'importance que le gaz ou le pétrole , affirme Roberto Kishinami, consultant en énergie pour de grandes entreprises de São Paulo, car nous dominons la technologie et nous pourrons produire, d'ici à cinq ans, autant que les deux centrales hydroélectriques actuellement en projet en Amazonie. »

Arme politique.

Ces énergies renouvelables ne sont pas simplement un outil économique. Mais aussi une arme politique. Lula, le président brésilien, défend ainsi une nouvelle géopolique globale, alternative au sous-développement. Il propose d'exporter le savoir-faire brésilien dans tous les pays tropicaux des Caraïbes, d'Afrique et d'Asie, aptes à produire de la canne à sucre, tous pauvres. « Le monde développé a besoin d'énergie et pourra l'acquérir auprès des pays pauvres, s'enthousiasme Roberto Rodrigues, ancien ministre de l'Agriculture devenu professeur à la fondation économique Getulio-Vargas et lui-même producteur de canne à sucre. Ce n'est pas seulement un changement des paramètres agricoles, mais une nouvelle donne géopolitique, car cela créera des richesses, des emplois, des revenus et des exportations dans des pays aujourd'hui pauvres. » Symbole de cette nouvelle donne, Lula a récemment inauguré une usine en Jamaïque. D'autres projets concernant le Guatemala, le Mozambique et l'Angola sont actuellement en cours.

Les polémiques récentes accusant le boom de l'éthanol de faire flamber les prix de l'agroalimentaire un peu partout dans le monde agacent d'autant plus Roberto Rodrigues qu'il les juge infondées. « La hausse du prix des céréales a des facteurs multiples : le déséquilibre entre l'offre et la demande, la spéculation, l'explosion des coûts de production... Mais on veut faire croire que les biocarburants en sont responsables, s'insurge-t-il. La canne à sucre n'est pas du maïs, ça ne se mange pas, et nos plantations progressent au détriment des pâturages. La meilleure preuve est que l'on enregistre cette année la plus grande récolte de notre histoire, et on n'a jamais autant produit de viande dans le pays... Dans le cas du Brésil, il n'y a pas la moindre concurrence entre canne à sucre et aliments. »

Des chiffres confirment ces affirmations. Le ministère de l'Agriculture annonce pour 2008 une récolte de 144,3 millions de tonnes de céréales, en hausse de 8,4 %. Plus de soja et de maïs (82,6 % du total), de riz, haricots noirs, blé et café. Autre donnée : la surface plantée en canne à sucre, 7,8 millions d'hectares, dont la moitié est transformée en éthanol, ne représente que 0,4 % du territoire brésilien et 5 % des terres arables. Et ses rendements s'améliorent : il y a vingt ans, 1 tonne de canne produisait 70 litres d'éthanol, aujourd'hui 90. « Le vrai problème est qu'Américains et Européens ont soudainement décidé de fabriquer de l'éthanol avec du maïs et du colza, et nous sommes victimes d'un amalgame », commente Marcos Jank, ingénieur agronome francophone diplômé de l'université de Montpellier. Mais tout n'est pourtant pas rose dans la culture de l'« or vert ». Certaines ONG dénoncent l'extension des cultures de canne à sucre, qui menaceraient l'Amazonie. D'autres s'inquiètent des conditions de vie des coupeurs de cannes (180 000 dans l'Etat de São Paulo). « Leurs conditions de travail sont dégradantes et certains travaillent jusqu'à l'épuisement », dénonce Mauricio Monteiro, de l'ONG Reporter Brasil. Les chiffres sont éloquents : à l'usine de Moema, le meilleur des coupeurs ramasse 10 tonnes en huit heures de travail éreintant, et une machine, 700 tonnes en vingt-quatre heures...

En attendant, les capitaux affluent. Le pays compte déjà 370 usines d'éthanol et 32 unités sont actuellement en construction. Le nouveau groupe Brenco, dirigé par l'ancien président de la compagnie pétrolière Petrobras, Philippe Reichstul, projette à lui seul de bâtir huit usines d'ici à 2015, un investissement de 2 milliards d'euros. Parmi ses actionnaires, on compte l'ancien président américain Bill Clinton. Il n'est pas le seul à faire le pari de l'éthanol au Brésil : George Soros vient d'investir 1 milliard de dollars dans la construction de quatre usines, le groupe français Tereos (ex-Beghin Say) y possède déjà six usines et n'entend pas s'arrêter là. Plus surprenant, la compagnie britannique British Petroleum vient elle aussi d'investir massivement. Histoire de compenser la chute de ses réserves pétrolières en mer du Nord.


Annie Gasnier à Orindiuva, état de São Paulo


http://www.lepoint.fr/actualites-economie/le-bresil-carbure-au-sucre/916/0/273196

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