Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Brésil Ceara Fortaleza

Stratégies musicales pour candidats par Jean-Pierre Langellier

Jean-Pierre Langellier

Le Brésil fait beaucoup mieux que les Etats-Unis : il a huit Barack Obama. Tous ont emprunté le nom du sénateur de l'Illinois pour se présenter aux élections municipales des 5 et 26 octobre. Ces petits malins ont profité d'une faiblesse de la loi qui permet aux candidats de s'inscrire sous le patronyme de leur choix, pourvu qu'il n'offense personne.

 

Brésil et le large écho qu'y propage la campagne américaine les ont conduits tout naturellement à s'identifier à lui, au plein sens du terme. Certains l'ont fait sans trop forcer leur nature. C'est le cas de Claudio Henrique dos Anjos, 39 ans. Il brigue la mairie de Belford Roxo, au nord de Rio de Janeiro.

Outre le fait d'être noir, condition nécessaire mais pas suffisante pour convaincre, il porte beau. Grand, élégant, bon orateur, il a repris à son compte des morceaux de discours prononcés par son idole. Et, en prime, il parle anglais. "J'entrerai dans l'histoire comme le premier maire noir de ma ville", promet-il. C'est possible car sa roublardise fonctionne : avant de se rebaptiser Obama, il traînait en 3e position dans les sondages. Aujourd'hui, il fait la course en tête, au coude-à-coude avec l'ancien favori.

Depuis quelques semaines, le Brésil est saisi d'une fièvre électorale. Le vote étant obligatoire au-dessus de 18 ans, sous peine d'amende, 130 millions d'électeurs - sur 190 millions d'habitants - sont attendus aux urnes. Ils désigneront 5 500 maires et choisiront leurs conseillers municipaux parmi quelque 350 000 postulants. Le vote est facultatif pour les jeunes âgés de 16 à 18 ans, les seniors de plus de 70 ans et les analphabètes (un adulte sur dix ne sait ni lire ni écrire, selon une récente enquête).

 

La démocratie locale brésilienne est sans doute l'une des plus vibrantes du monde. Elle s'ouvre au plus grand nombre et veut faire oeuvre de pédagogie en essayant de combattre la corruption et le clientélisme. Il est conseillé à l'électeur de ne pas gaspiller son vote, d'examiner de près le curriculum des candidats, de vérifier ce qu'ils ont accompli dans le passé, surtout "s'ils promettent la lune". Les partis politiques sont tenus d'observer des règles d'équité. Il leur est interdit par exemple de mêler politique et musique en organisant des shows, ou de distribuer dans la rue des tee-shirts ornés du nom d'un candidat.

L'essentiel de la campagne se joue à la radio, et surtout à la télévision, présente dans chaque foyer, lors de deux programmes quotidiens d'une demi-heure. Le plus suivi occupe l'horaire noble - de 20 h 30 à 21 heures - juste avant la "novela", le grand feuilleton du soir. Chose cruciale pour la démocratie, cette propagande, qui s'étale sur quarante-cinq jours, est gratuite.

Mais la répartition du temps de parole favorise les grands partis : un tiers est distribué de manière égalitaire entre toutes les formations, deux tiers sont alloués au prorata de leur nombre de députés à Brasilia. Il n'empêche : le plus modeste candidat à un conseil municipal s'efforce de convaincre son parti qu'il sera bon à la télé, et se montrera un efficace "tireur de voix".

Des dizaines d'inconnus au niveau national ont la chance de vivre leurs "quinze secondes de gloire". Encore s'agit-il d'une formule optimiste. Car la multiplicité des partis et des candidatures réduit drastiquement le temps laissé à chacun. A Rio, l'immense majorité des candidats dispose de moins de cinq secondes pour s'exprimer. Juste assez pour lancer un slogan, donner son nom, son prénom et son numéro, celui que l'électeur est invité à composer sur un clavier électronique le jour du vote.

Les mots d'ordre sont concis : "Pour une société juste", "Vous voulez le changement, moi aussi", "Nous allons travailler avec beaucoup d'amour", "Vous me connaissez, votez pour moi", ou encore "Je serai le conseiller municipal qui dit non". Candidat à Rio, Paulo Heraclito réussit, en dix secondes, à évoquer trois thèmes : les impôts, la santé et l'avortement. "Il faut, dit-il, apprendre à faire court, éliminer les adjectifs et les adverbes."

Mais que valent, au Brésil, des paroles sans musique ? Samba, pop-rock, hip-hop : tout est bon pour rythmer le jingle, la signature musicale du candidat, qui l'accompagne et le distingue pendant toute sa campagne. A Rio, le favori, Eduardo Paes, a poussé le luxe jusqu'à diffuser deux versions de son jingle, l'une pour piano, un peu mélancolique, l'autre plus rapide, dans le style world music. L'un de ses rivaux, Marcello Crivella, ancien "évêque" d'une église évangélique, a renoncé au gospel au profit d'un air de marche, style carnaval.

Il faut aussi soigner le "cri de guerre", ces quelques mots crachés, en prélude au jingle, par les haut-parleurs des camionnettes qui sillonnent lentement les rues. Exemple : "L'heure est arrivée, mon peuple ! Haaaahhhhh !" Même lors des réunions en petit comité, l'auditoire apprécie qu'un candidat pousse la chansonnette.

Dernier souci, et pas des moindres : soigner son image, et d'abord son visage. Beaucoup admettent volontiers avoir, sur leurs affiches de campagne, chassé leurs rides et embelli leur teint au moyen de l'arme suprême du moment : le logiciel Photoshop, qui permet tous les trucages. D'autres reconnaissent avoir eu recours à la chirurgie esthétique, chose banale au Brésil. Certains n'ont cure de leur image. A Fortaleza, la candidate du parti au pouvoir, Luizianne Lins, n'enlèverait pour rien au monde le piercing en forme d'étoile qui orne son nez. Elle se qualifie elle-même de "marxiste ésotérique".

________________________________________

Courriel : langellier@lemonde.fr.

Jean-Pierre Langellier

Commentaires