L'épopée photographique des cangaceiros, article de Sophie Latil, publié le 24 juillet 2006 dans le Figaro

La Galerie Photo à Montpellier lève le voile sur ces bandits d'honneur qui enflammèrent le Brésil au début du XXe siècle.

ILS POSENT, droits et fiers, harnachés d'un lourd costume, parés de leurs atours. Leurs habits sont brodés, leurs doigts bagués, leurs ceintures et leurs bottes cloutées. Ils portent le chapeau de cuir, la besace en bandoulière et tiennent haut le fusil. Les Cangaceiros sont des assassins, une horde de bandits d'honneur, qui, au début du XXe siècle, ont sillonné, dévasté, pillé le Sertão, l'une des régions les plus pauvres du Brésil. Lampião, leur chef, utilisa la photographie pour manipuler les médias et le pouvoir et construire leur légende. Cet été, à Montpellier, La Galerie Photo, nous fait découvrir leur épopée inscrite dans l'une des époques les plus violentes de l'histoire du Brésil.

Première manipulation médiatique

Le Sertão, dans le Nordeste du pays, s'étend sur un million de kilomètres carrés. La région, semi-désertique, abrite une population d'éleveurs qui sait manier le couteau. A la fin du XIXe siècle, les potentats locaux détiennent le droit de vie et de mort et y font régner l'injustice. Le peuple, pour se défendre, s'organise. Celui qui doit venger son honneur tue. Pour tuer, il se fait bandit et rejoint le Cangaço. L'acte commis, il réintègre sa famille. «Lorsqu'il fallait réparer l'affront, l'assassin n'était pas répréhensible aux yeux de la société», explique Elise Jasmin, historienne.

En 1922, Lampião rentre dans le Cangaço avec deux de ses frères afin de venger l'assassinat de leur père. Il prend rapidement la tête du mouvement. Il fait du banditisme sa profession et crée la légende des Cangaceiros. «Manipulateur, stratège, il était doté d'un sens inné et surprenant pour l'époque de la communication», poursuit l'historienne.

En 1926, l'état du Ceará connaît un climat de violence et d'agitation politique causé par la présence d'un groupe révolutionnaire, la Colonne Prestes. Les autorités locales font alors appel à lui. On le nomme Capitaine. Il pose pour la première fois pour la presse vêtu de l'uniforme des Bataillons patriotiques. L'histoire ne lui permettra pas de vaincre les rebelles. Il est destitué de son grade fictif. Blessé au plus profond de son honneur de la manipulation dont il a été victime, il décide de prendre sa revanche.

«Il a pris conscience du pouvoir de l'image et des médias et instaure un rapport de forces avec le gouvernement», explique Elise Jasmin. Les photos qui ont été publiées le font reconnaître. Traqué par les forces de l'ordre, il doit se cacher. Il leur fait parvenir, par voie de presse, de nombreuses photographies des exactions de son groupe. Il adresse des messages provocateurs aux autorités locales, met en scène un banditisme ostensible où la parure, l'ornement, le faste donnent un relief particulier aux crimes commis. Les forces de police lui répondent par journaux interposés. Des années de fuite et de poursuite suivront, pendant lesquelles les Cangaceiros sèmeront la terreur.

Lampião et ses suiveurs finiront par tomber, tués au cours d'une embuscade, en 1938. Leurs cadavres furent décapités et les têtes transportées et exposées de ville en ville. La presse livrera tous les événements en images.

Avec cette histoire, préhistoire de la manipulation médiatique par des groupes clandestins, l'exposition rend compte des appropriations dont la photographie peut faire l'objet, tantôt au service du pouvoir en place, tantôt au service de la subversion.

Jusqu'au 9 septembre 2006, Galerie Photo, esplanade Charles-de-Gaulle, 34000 Montpellier. Tél. : 04 67 60 43 11.

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