Extrait de :
 
Un psychiatre dans la favela d’Eliane Contini
Chez Les empêcheurs de penser en rond. Editeur : Synthélabo :
 
Pirambú et les Quatro varas : la favela, un monde à part
Lorsqu’on quitte le Sertaõ (la campagne semi-aride) pour migrer vers la ville à la recherche d’une vie meilleure, on s’agglutine dans les bidonvilles et la désagrégation commence. La favela est un espace de pertes : on y perd sa santé, ses savoir-faire, son identité.
 
La grande favela de Pirambú
A Pirambú, pas loin de 4 Varas, dans le quartier de Goiabeira, une dune, classée zone protégée, avait échappé en partie et provisoirement aux occupations sauvages. Le vent qui souffle en permanence et le sable qui se niche partout y rendaient la vie difficile.
Toutefois, l’urgence des besoins avait contraint quelques familles à s’y installer. Au total, 100 à 150 habitations, des constructions encore précaires mais qui représentaient quelques années d’effort et de travail, des privations de nourriture aussi, pour acheter briques et tuiles de manière à arriver petit à petit à remplacer le torchis par du « dur ».
Un beau jour, une après-midi, des bulldozers entrèrent dans la favela. Comme les élections venaient d’avoir lieu et qu’à cette occasion les hommes politiques en campagne avaient fait des promesses à la favela, les membres de la communauté ont tout de suite imaginé qu’ils étaient enfin venus pour collecter les ordures. « c’est seulement après que nous nous sommes rendu compte que les ordures, c’étaient nous ».
Pirambú, 250.000 habitants, est la favela la plus peuplée de Fortaleza.
Elle détient aussi le record peu enviable d’être la deuxième favela du Brésil par la taille et la densité démographique, après Rocinha qui, avec ses 350.000 habitants entassés sur la colline Saõ Conrado, l’un des quartiers les plus chics de Rio.
Mitoyenne des quartiers du centre, Pirambú prolonge le front de mer, là où s’alignent hôtels et palaces aux abords desquels, comme dans certains squares, quelques 2.000 enfants, de 7 à 17 ans, viennent se prostituer.
Mais Pirambú n’est pas le seul bidonville de Fortaleza. Sur les 2 millions d’habitants que compte la ville, 700 à 800.000 vivent dans 350 favelas, autant d’enclaves et de réservoirs de misère qui s’édifient dans l’urgence et se développent partout où des terrains sont laissés libres de construction.
Car à Fortaleza échouent chaque jour 8 familles de petits paysans chassés par la disette et la répartition féodale des terres du « polygone des sécheresses», une immense région semi-aride étendue aux 9 Etats du Nordeste, aussi vaste que l’Europe de l’Ouest, province laissée pour compte du Brésil moderne.
Un autre exemple parmi d’autres : en 1983, parce que les réservoirs, les citernes et les aqueducs promis n’ont pas été construits, le Nordeste a souffert de la pire sécheresse qui ait frappé la région depuis 40 ans.
Bâtie essentiellement sur du sable, Pirambú, avec ses 250.000 habitants, ne bénéficie que d’une faible urbanisation : seules quelques rues sont goudronnées, la plupart sont en terre battue. Peu de canalisations, le drainage des eaux usées est insuffisant. Pour avoir l’électricité il faut pirater les poteaux électriques. Quant à l’eau courante, elle est rare, et tout au long de la journée, autour des points d’eau, les femmes et les enfants font la queue avec leurs seaux.
En 1930, Pirambú (c’est le nom d’un poisson) abritait une colonie de pêcheurs, au milieu des dunes et des cocotiers. Fuyant la sécheresse du sertaõ, des vagues successives de migrants s’y sont installées et continuent d’affluer, comme en témoignent la nature et l’état des habitations : lorsque l’on arrive on construit de bric et de broc, puis petit à petit on remplace le torchis par du dur.
A l’intérieur des maisons, les hamacs constituent l’essentiel de l’ameublement, avec quelques maigres ustensiles de cuisine qui ne sont pas utile tous les jours. Les gens allongés dans les hamacs ou assis devant leur porte attendent, et la très grande proximité engendre la promiscuité. Et pourtant, si la misère se lit sur les visages, le short, le tee-shirt ou la robe que l’on porte sont étonnamment propres et repassés.
Les habitants de Pirambú ont fini par obtenir, en luttant pied à pied avec les pouvoirs publics, le droit à la terre ; pour la plus grande partie des terrains occupés.
[...]
A l’origine de ces mouvements et de ces luttes, il y avait aussi et surtout Airton Barreto, l’avocat, qui avait fondé cette même année le centre « Direitos humanos », la Maison des Droits de l’Homme, en même temps qu’il avait décidé de vivre définitivement dans la favela, dans les mêmes conditions que tous les autres favelados.
Face à l’inextricable gravité des crises familiales et des drames humains auxquels il était confronté, Airton faisait de plus en plus souvent appel à son frère, Adalberto, psychiatre et thérapeute familial qui dirige, dans un quartier du centre de Fortaleza, le « Centre d’Etudes de la Famille » où il pratique des thérapies familiales et individuelles. Cette collaboration aboutit en 1988 à la création aux 4 Varas d’un espace psychothérapeutique communautaire qu’ils ont appelé le Mouvement Intégré de Santé Mentale Communautaire, suggérant une action à venir qui devrait atteindre toute la société et la faire réfléchir, bouger et se transformer.
 
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