L’Amazonie étant devenue un enjeu stratégique, le gouvernement a envoyé pour la première fois une importante délégation parcourir l’immense frontière septentrionale du Brésil. Aux confins de la misère.

Les membres de l’importante délégation du gouvernement fédéral qui viennent de parcourir l’Amazonie pendant huit jours ont été impressionnés par les yeux vert émeraude et les cheveux blonds de certains Indiens Yanomamis. La visite a débuté le vendredi 12 octobre par le poste de l’armée à Maturacá, près du Pico da Neblina, une montagne à côté de laquelle les hommes semblent n’être que des mouches, au milieu de cette forêt dont les arbres culminent à près de 50 mètres. Au total, la délégation gouvernementale a parcouru 11 000 kilomètres en passant par 19 postes militaires éparpillés à proximité de la frontière nord du pays “Pourquoi les enfants indiens sont-ils blonds ici ?” demande la chef de la Maison civile [la numéro un du gouvernement, équivalent du Premier ministre], [l’ex-guérillera] Dilma Rousseff. “Les mélanges, madame la Ministre”, répond un conseiller. “Le père était italien”, plaisante un général.

Le calme apparent qui règne au poste de l’armée ne peut éluder les problèmes graves de la région. Les principaux relèvent tout simplement de l’absence chronique de l’Etat. L’un des villages proches du poste compte 1 200 Indiens, dont la moitié sont des enfants. “Plus de 10 enfants yanomamis sont morts cette année de la diarrhée”, se plaint le père salésien João Bâtista da Silva. “Ici, la Fondation nationale de l’Indien [FUNAI] et la Fondation nationale de la santé [FUNASA] sont absentes, et les enfants souffrent de malnutrition.”

Près de Maturacá, à São Gabriel da Cachoeira, à l’extrême nord-ouest de l’Amazonie, le long de la frontière colombienne, la délégation découvre un autre grand défi pour la région : le trafic de drogue. Et ce sont une fois encore les Indiens qui en sont victimes. Les trafiquants ont commencé par les utiliser pour transporter les stupéfiants d’un pays à l’autre. Ces dernières années, le trafic s’est déplacé vers la région de São Gabriel da Cachoeira. Il passe par le Rio Negro. En échange de la drogue, les commerçants de la région approvisionnent la Colombie en aliments. “Le problème majeur dans la région, c’est que les trafiquants ont choisi un endroit où la police fédérale n’est pas encore suffisamment structurée”, explique Eduardo Braga, gouverneur de l’Etat d’Amazonas (PSB). “L’Indien met son panier sur son dos et marche quinze jours dans la forêt avec les stupéfiants, ce sont les prestataires de services.” Il n’y a que deux policiers fédéraux seulement pour monter la garde dans la ville et se charger des services administratifs à l’aéroport. La délégation poursuit son chemin vers Querari (Etat d’Amazonas) à bord de deux avions de l’armée brésilienne, dans la région de la Boca do Cachorro, près de la Colombie. Encore un poste de l’armée, et toujours des Indiens à proximité. “On nous a oubliés, ici, au Brésil”, s’indigne Eduardo Gonçalves, agent de santé. Parmi les six enfants indiens nés ici cette année, l’un est mort de diarrhée et les autres souffrent de malnutrition.

Dans l’avion qui transporte la délégation, le général Heleno aborde deux autres problèmes qui inquiètent les militaires postés à la frontière brésilienne : l’intervention dans la région d’ONG prétendument environnementales. Pour les services de renseignements militaires, nombre de ces organisations servent de couverture à des actes de biopiraterie et de préparation des zones indiennes à une exploitation future des minerais. Outre les prétendues organisations à but non lucratif à la présence mal définie dans la région, les services de renseignements de l’armée, secondés par la police fédérale, repèrent des milliers et des milliers d’étrangers qui ont déménagé vers les villes frontalières de l’Amazonie. Tabatinga [à la frontière colombienne], par ex¬emple, est une ville propice aux infractions. Les motocyclistes sans casque du côté brésilien le mettent dès qu’ils arrivent en Colombie et le retirent en rentrant au Brésil. Preuve de la différence dans le contenu et l’application de la loi au Brésil et en Colombie. Détail préoccupant : les commerçants colombiens achètent des bars au Brésil pour la prostitution, cette activité étant difficile à maintenir du côté colombien. Le chômage est ici aussi une préoccupation majeure. Le commandant de la brigade d’infanterie de la forêt à Tabatinga, le général de brigade Carlos Roberto Peixoto, déplore l’absence de perspectives pour une grande partie de la population qui vit aux frontières de la Colombie, du Pérou et de la Bolivie.

“Nous devons résister mieux, or la misère rend vulnérable”, affirme le général. En l’absence d’autres perspectives, l’armée elle-même apporte une solution. Plus de 90 % des soldats de la frontière sont indiens. Bien que ce soit considéré comme peu probable, pour les militaires brésiliens l’Amazonie pourrait bien devenir un terrain de bataille en raison des intérêts économiques et environnementaux qu’elle représente aujourd’hui dans le monde. Et, compte tenu de la situation du territoire, la moindre résistance entraînerait l’apparition d’un conflit sous forme de guérilla. L’armée a donc parié sur l’implication de ses soldats indiens : ils connaissent la forêt comme personne, ce sont d’excellents chasseurs et ils s’orientent facilement. Ils connaissent tous les venins et les remèdes de la forêt et peuvent y survivre des mois et des mois quasiment sans ressources.

Cette grande visite gouvernementale aux frontières de l’Amazonie est la première du genre. Le ministre de la Défense, Nelson Jobim, s’est fait accompagner du secrétaire exécutif du ministère des Finances, afin de sensibiliser l’équipe financière et d’obtenir des fonds. Il a transporté les commandants des trois forces armées. En se vêtant du treillis, Jobim rappelait physiquement le personnage du colonel Kurtz, immortalisé par Marlon Brando dans Apocalypse Now. ll a donné une petite tape au jaguar mascotte de l’armée, a porté des singes, marché dans la boue. Et, non sans fierté, il a affirmé que les Européens, qui avaient déjà détruit leurs propres forêts, auraient du mal à leur donner des leçons de morale sur l’Amazonie. Dans tous ses discours, le ministre n’a pas manqué de citer le héros indien Sepé Tiaraju, immortalisé dans le poème épique O Uruguay : celui de “ces terres sans maître”. En 1750, ce héros est mort en défendant la région des missions. Sepé a perdu la guerre, car il se battait sans armes. Mais les fusils de l’armée ont 43 ans et certains bataillons rationnent les aliments. 

Hugo Marques – Istoé

Paru dans Courrier international, hebdo n° 887 - 31 oct. 2007

 

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