Le Brésil est encore une dictature sur le plan social
09 sept. 2006INTERVIEW • "Le Brésil est encore une dictature sur le plan social"
Paru dans Courrier Internationa du 07/07/05
Le romancier Tabajara Ruas parle du Brésil, de sa mémoire et des racines de la violence sociale qui mine le pays.
Tabajara Ruas, 63 ans, est
originaire de l'Etat du Rio Grande do Sul. Etudiant en architecture, militant contre la dictature, il a été contraint à l'exil au Danemark, puis en France à partir de 1971. Il a écrit cinq
romans.
La Fascination est son dernier ouvrage, publié cette année en France aux éditions Métailié. L'histoire se situe dans la ville natale de Tabajara Ruas : Uruguayana, à la frontière entre
le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay, et raconte le destin d'un homme rattrapé par la violence perpétrée par sa famille des générations auparavant. C'est un entrepreneur au bord de la faillite
qui hérite de façon inattendue d'une grande propriété dans le sud du Brésil. Ce qui aurait pu être sa chance se révèle en fait être sa perte. Au cours d'un séjour dans la vieille maison,
fasciné par la violence qui marque l'histoire de sa famille, il se laisse aller à l'ivresse du pouvoir des assassins...
L'auteur construit avec une grande économie de moyens une intrigue angoissante. L'ambiance est étouffante. L'écriture, très efficace, laisse émerger un sens fort de l'image et de la mise en
scène qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page.
Tabajara Ruas est aussi metteur en scène pour le cinéma : il a réalisé un premier film en 2002, adapté de l'un de ses romans, qui se déroule au Brésil pendant la guerre pour l'abolition de
l'esclavage. Depuis le 1er juillet, il a commencé le tournage d'un deuxième film.
La fracture sociale est-elle toujours aussi criante dans le Brésil d'aujourd'hui ?
TABAJARA RUAS Oui le Brésil est divisé. La pire des inégalités au Brésil, la tragédie la plus grave, est sans conteste l'inégalité des revenus entre les riches et les pauvres. Le
Brésil est une démocratie aboutie, un pays qui a permis à ses habitants d'accéder aux droits civiques. Cependant, c'est encore une dictature sur le plan social et économique. Un système
oppressant où les gens sont prisonniers d'une structure dans laquelle une poignée de Brésiliens possèdent la plus grande partie des richesses et la majorité des autres ont faim.
La pauvreté a une couleur au Brésil. Ce sont les Noirs qui sont en général les plus défavorisés. Y-a-t-il une évolution en ce sens ?
En ce qui concerne les droits des Noirs dans la société brésilienne, le problème est complexe. Des initiatives commencent à être mises en place pour essayer de leur donner un moyen d'accéder à
une meilleure condition sociale.
Comme le système de quotas mis en place à partir de 2003 dans les universités publiques et les grandes administrations pour en garantir l'entrée à hauteur de 40 % aux personnes de couleur.
Ou l'université pour les Noirs, ouverte cette année à São Paulo ?
Oui, ce sont des actions très symboliques. Mais je pense que le problème des Noirs fait partie d'un tout. D'un problème global du pays, qui doit opérer une transformation historique pour
changer ce système inégalitaire. Les Brésiliens se sont exprimés dans ce sens en élisant Lula [Luiz Inacio da Silva, le président élu en 2002, fondateur du Parti des travailleurs (PT, gauche)
et ancien métallo syndicaliste]. L'élection de Lula était encore impensable au Brésil il y a peu. Cela montre qu'une majorité de Brésiliens a réussi à dépasser un préjugé énorme. Celui de
croire que seules les élites ayant bénéficié d'une instruction supérieure sont capables de gouverner. Les Brésiliens ont élu un président qui a tout juste terminé l'école primaire. C'est une
vraie révolution dans les mentalités. D'autant que le précédent président, Fernando Henrique Cardoso, a été un bon président. Il a notamment su juguler l'inflation. Mais le peuple brésilien
voulait aller plus loin.
J'espère que Lula va correspondre à cette attente d'une vie meilleure.
En ce moment, Lula est fortement attaqué sur sa politique économique. Le président est accusé par sa base de mener une politique libérale identique à celle du gouvernement précédent, sans
parler des scandales de corruption impliquant des membres du Parti des travailleurs...
Oui, mais je crois que Lula a bien fait en choisissant des options économiques qui ne sont pas populaires certes, mais qui garantissent une stabilité financière au pays et maintiennent une
inflation faible. Si l'inflation revenait, Lula ne pourrait même pas gouverner. Je pense que les gens sont capables de comprendre cela. La principale qualité politique de Lula est de savoir
négocier. Son parcours le montre. En tant que syndicaliste, il a même réussi à faire avancer les choses, à négocier des changements avec le gouvernement militaire pendant la dictature. C'est un
don qui va lui permettre de concilier les critiques émanant tant de l'opposition que de la base de son électorat et de son parti pour pouvoir continuer à avancer.
Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour ces changements ?
Cela passe par l'éducation. Je crois que tout le monde au Brésil doit pouvoir avoir accès à l'enseignement. C'est le plus efficace ascenseur social qui existe. C'est un droit fondamental qui doit
être mis en place pour tous. Et il y a beaucoup de chemin à parcourir dans ce sens au Brésil. Les deux autres grandes priorités sont la sécurité [le décès par armes à feu est la première cause de
mortalité] et un système de santé publique qui permette à tous de se soigner. En ce sens, je trouve que la politique du gouvernement face à ces propositions est trop timide encore. Cela dit, il
n'y a pas que les inégalités sociales à combattre au Brésil. L'autre grand combat à mener est la lutte contre l'impunité. Depuis le commencement de cette nation, les plus grands criminels de
notre histoire sont restés intouchables. Les crimes commis par la classe dirigeante ne sont jamais punis et ils continuent à se perpétrer aujourd'hui.
En ce qui concerne le jugement des crimes commis sous la dictature militaire, qu'attendez-vous du gouvernement ?
Tous les criminels n'ont pas été jugés, c'est vrai. Mais les archives secrètes de la police militaire sont désormais en accès libre. Il y a encore des forces puissantes qui cherchent à maintenir
le secret sur cette période. Par exemple lorsque Lula a ordonné que ces archives soient rendues publiques, un certain nombre de ces documents ont "accidentellement" brûlé... Mais les médias, des
livres spécialisés, des témoignages racontent l'histoire de la dictature. L'impunité n'est pas née avec la dictature. Car ces militaires qui ont réprimé et torturé des gens étaient avant tout des
instruments au service de la classe dirigeante. Le coup d'Etat militaire de 1964 a été un complot fomenté par une classe dirigeante complice de la junte. La dictature a duré environ vingt ans,
c'est un épisode transitoire dans l'histoire du pays. Cela a été le combat de ma génération pour la liberté de penser et de s'exprimer. Mais la véritable violence est celle des classes
dirigeantes depuis la fondation du Brésil. Lutter contre cette concentration du pouvoir dans leurs mains et pour une répartition meilleure des richesses est le combat principal que nous devons
mener aujourd'hui. Et c'est de loin le plus difficile !
Votre livre met en scène l'impunité de cette classe dirigeante à travers une violence criminelle qui se transmet de père en fils, au fil
des générations, comme une malédiction.
Mon livre parle de la transmission générationelle de la violence. Lorsqu'il n'y a pas de véritable justice pour tous. Lorsque les puissants peuvent acheter la bénédiction de leurs crimes et se
placent ainsi au-dessus des lois, on assiste à une transmission de ce genre. C'est toute une mentalité qui se construit ainsi. C'est pourquoi le changement doit être historique et culturel.
L'élection d'un président ouvrier a été un premier pas vers cette transformation.
Christine Lévêque