Favelisation mondiale (1)
11 sept. 2006Dans un livre sur la "favelisation" mondiale, un Américain dit que l’expansion des villes a atteint sa limite et critique les politiques brésiliennes : la "frontière urbaine" est arrivée à son extrême, nous dit Mike Davis.
A New Dehli, en Inde, les bidonvilles grossissent de 400 mille habitants par an. Loin au-dessous, à Mumbai, les favelados représentent déjà 12 millions de personnes. En proportion, la première place revient à l’Ethiopie, où 99,4% de la population urbaine vit dans des habitations précaires. Et dans les taudis de Lima, au Pérou, la moyenne est de 93 personnes pour chaque latrine. Avec beaucoup d’autres exemples, ces chiffres dressent le tableau apocalyptique du livre Planet of Slums [planète des bidonvilles], publié ce mois-ci aux USA. Mike Davis y analyse le phénomène de la migration vers le secteur urbain qui se transforme en un chaos d’environ 200 mille bidonvilles et un milliard de personnes entassées dans les pays du Tiers Monde. Le Brésil et l’Afrique du Sud, pas très loin devant les USA, conduisent dans le monde une tentative de substituer la sécurité physico-architecturale pour la classe moyenne par la justice sociale pour les pauvres. Le problème-clef, selon Davis, est que la croissance des grandes villes du Tiers Monde n’est pas poussée par la demande de main d’œuvre, mais plutôt par la reproduction de la misère, sans réponse appropriée des pouvoirs publics. Le résultat est que le processus de favelisation est devenu synonyme d’urbanisation. Un des exemples du livre est São Paulo : en 1973, les bidonvilles paulistains abritaient seulement 1,2% de la population. Au long des années 1990, ils ont sauté à 16.4% des habitants.
Ancien chauffeur de camion de formation marxiste, Davis, 60 ans, a gagné certaine notoriété après la publication de City of Quartz [ville du quartz], une étude déjà considérée comme classique sur l’histoire de Los Angeles.
FSP - Votre dernier livre décrit un processus apparemment irréversible de favelisation des pays les plus pauvres. Est-ce à dire que nous atteignons un point de non-retour pour résoudre la question du logement ?
Mike Davis - Il est bien clair, selon les spécialistes de l’habitat dans presque tous les pays pauvres, que nous arrivons à la fin de la frontière des espaces libres, ou presque, pour l’occupation de terrains. C’est un fait de notre temps, surtout parce qu’autant gouvernements et institutions internationales continuent à penser que le pauvre a accès à la terre et peut résoudre la crise du logement par détermination propre et selon son propre génie. Mais le temps de l’invasion héroïque est passé. L’occupation traditionnelle stricto sensu est maintenant seulement possible dans des lieux résiduels et dangereux, où inondations, imperfections du terrain ou proximité de dépôts toxiques font que le terrain est presque sans valeur, et que la vie est une lutte constante contre le désastre. Dans les tous les autres espaces, la terre périphérique est une marchandise - de propriété légale ou illégale des spéculateurs, des hommes politiques ou d’entités tribales qui vendent la terre aux résidents pauvres. Les recherches montrent une convergence dangereuse de coûts de logement croissants (la fin de la frontière et de la terre occupable) avec la sursaturation des secteurs économiques informels Cette "urbanisation pirate", selon l’expression consacrée, résulte effectivement de la privatisation des occupations. Des personnes très pauvres, qu’elles soient des filles de la ville ou des migrants de l’intérieur, louent actuellement leur petite baraque (généralement auprès d’habitants de bidonvilles plus anciens et légèrement plus riches) ou sont forcés à construire dans des lieux précaires ou dans les régions limitrophes, où les coûts de transport annulent l’avantage de la terre d’accès libre ou bon marché. Dans l’habitat, ainsi que dans l’économie informelle, on observe ce qui peut être appelé de "marginalisation à l’intérieur de la marginalité".
FSP - Vous affirmez que, dans quelques villes, l’utilisation du terme périphérie est devenue inexacte, puisque les bidonvilles sont devenus le centre de la vie urbaine. Qu’est-ce qui arrive quand une ville atteint ce point ?
Davis - Personne ne sait. La périphérie, évidemment, prend différentes formes. Dans quelques cas, les pauvres suivent les emplois, ce qui est la meilleure option, je suppose. Dans d’autres cas, ils sont simplement exilés par le coût élevé des terrains ou expulsés par la rénovation des bidonvilles. Le déplacement d’un extrême vers le centre absorbe une quantité croissante de temps et d’argent, à un niveau presque insoutenable. A Nairobi et dans d’autres villes africaines et asiatiques, les pauvres dépensent plus dans le transport que dans le logement, les médicaments ou dans l’éducation des enfants. C’est le grand problème de la forme urbaine : il s’agit d’une urbanisation qui ne réussit pas à créer un urbanisme, qui pousse simplement les personnes vers un dehors toujours plus éloigné (en consommant de précieuses terres cultivables et des réserves environnementales) et ne fournit aucun appareil d’intégration à la ville traditionnelle. Toutes les contradictions de la suburbanisation des pays riches deviennent exponentiellement plus fortes dans les villes pauvres.
FSP - Récemment, l’Armée est intervenue dans des bidonvilles de Rio, avec l’appui d’une partie de la classe moyenne. La sécurité publique devrait être la grande priorité ?
Davis - En premier lieu, "sécurité publique" est une expression trompeuse. Des opérations militaires et des prisons en masse ne font qu’aggraver l’insécurité urbaine à long terme. À moins qu’on ne soit disposé à exterminer des contingents entiers de personnes, la criminalisation de l’inégalité ne fait que stocker le problème dans des prisons inhumaines, d’où il sera finalement exporté de retour vers la rue à un degré plus violent. En outre, le crime de rue est toujours pire là où la police est plus corrompue et sans règles. Les mauvais policiers sont le plus grand problème criminel du monde. Selon ce que je comprends du Brésil, la racine la plus profonde de l’"insécurité" - outre les niveaux fantastiques d’inégalité socioéconomique -, c’est que les pauvres voient toujours la police comme incorrigiblement corrompue, prédatrice au lieu d’être protectrice. La dictature avait déclaré la guerre aux favelas qu’on voyait comme des serres de la subversion ; la dictature a été remplacée par la démocratie bourgeoise, mais la guerre dans les bidonvilles a continué de façon incessante, et les militaires ont gardé beaucoup de liberté pour opérer sans considération des droits de l’Homme. Il est clair que le Brésil et l’Afrique du Sud, suivis par les USA, conduisent la tentative mondiale de substituer la sécurité physico-architecturale pour la classe moyenne par la justice sociale aux pauvres. Évidemment, c’est un cercle vicieux : plus les classes moyennes se retirent de l’espace urbain public et citoyen - ou plus elles permettent que la police et les gardes privés agissent à l’écart de la loi - plus les pauvres croient que la ville est en état de guerre, où les bandes sont aussi légitimes que le gouvernement ou l’État.