Entretien avec Loïc Wacquant

 

Folha de São Paulo : Pourquoi la situation à São Paulo en est-elle arrivée là ?

 

Loïc Wacquant : Ces dernières décennies, les élites politiques brésiliennes ont utilisé l’ « état pénal » – police, tribunaux et système juridique – comme unique instrument, non seulement de contrôle de la criminalité, mais aussi de distribution d’allocations pour la fin de la pauvreté en zone urbaine.

 

 Continuer sur cette lancée ne permettra pas d’en terminer avec les cause du crime, surtout quand le gouvernement lui-même ne respecte pas les lois les plus évidentes : les policiers de São Paulo tuent plus que les polices de tous les pays d’Europe réunis, et cela dans la plus grande impunité. Les tribunaux agissent volontairement avec des préjugés de races et de classes sociales. Enfin, le système carcéral est un “camp de concentration” des plus pauvres. Comment peut-on espérer que ce trio calamiteux puisse établir la justice ?

 

Le maintien de ce que j’appelle l’état pénal fait que cette violence institutionnalisée alimente la violence de la rue et augmente la peur que la population a de la police. Cela créé un vide que le crime organisé sait très bien remplir. Il peut ainsi se renforcer, devenir si puissant et si intouchable, qu’il défie aujourd’hui ouvertement l’Etat et son monopole de l’usage de la violence.

 

Folha : Vous pensez que les attaques se répéteront ?

 

Wacquant : Oui, on peut prévoir qu’il en arrivera d’autres et d’autres encore, jusqu’à ce que les élites politiques se décident à affronter en face les inégalités abyssales de ce pays. Aucune société démocratique au monde ne peut combattre le crime en ne faisant appel qu’à son arsenal policio-judiciaire.

 

Quelles sont les solutions ? Celles qui ont toujours existé : l’éducation, l’emploi, l’assurance chômage, et un réseau social efficace pour les plus démunis. Le Brésil paye avec la violence criminelle d’aujourd’hui son refus injustifiable de faire disparaître ses inégalités sociales.

 

Folha : Une politique de “tolérance zéro” à la Rudolph Giuliani (ancien maire de New York), pourrait aider à résoudre le problème?

 

Wacquant : Cela serait une double erreur. D’abord, parce que la chute spectaculaire de la criminalité à New York n’est pas due à l’application de la politique de Giuliani : elle s’était déjà amorcée avant son arrivée à la tête de la ville, mais aussi dans d’autre villes d’Amérique du Nord, jusqu’au Canada même, qui n’ont pas utilisé la “tolérance zéro”. Ensuite, parce qu’au Brésil, augmenter le pouvoir de la police équivaut à rétablir l’esprit de dictature sur les pauvres, et à détruire encore plus les bases démocratiques de l’Etat.

 

Folha : Et la peine de mort ?

 

Wacquant : Elle n’a jamais eu d’effet définitif sur les crimes violent en aucun pays du monde, alors pourquoi en aurait-elle au Brésil ? Pourquoi les criminels professionnels, qui sont dans l’industrie de la violence, auraient peur de la mort alors qu’ils la voient quotidiennement autour d’eux, quand ils tuent et se font tuer couramment ?

 

Folha : Vous vous êtes déjà rendu au Brésil un certain nombre de fois. Aviez vous eu peur ?

 

Wacquant : Je m’y suis rendu sept fois ces dix dernières années. J’ai perçu un changement significatif tout au long de cette période, avec la peur de la violence qui augmente et qui se répand. Si les élites n’évoluent pas, cette peur jettera le pays dans un cercle vicieux et mortel.

 

Le Président Lula a déclaré à Vienne, la semaine dernière, que la cause de la violence était le manque de programmes sociaux. Il a raison, mais ce ne sont que des mots. Aujourd’hui, nous avons besoin de voir des actions concrètes, et celles-ci se trouvent sur le terrain du social et non sur le criminel.

 

Folha Online - 15/05/2006
Traduction : Pierre Nicolas Grisel pour Autres Brésils
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