Lettre de François Houtart à un ami brésilien du P.T. à propos d’un deuxième mandat de Lula

Cher ami,

Nous pouvons tous comprendre que la situation politique du Brésil soit très difficile. Bien sûr, les problèmes rencontrés par le PT sont graves, mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui est frappant, c’est que les nouveaux partis sont amenés à utiliser des méthodes des anciens et cela n’est pas seulement propre au Brésil. C’est tout le problème d’une reconstruction du champ politique sur des bases nouvelles. La démocratie parlementaire est sans doute quelque chose d’essentiel, mais elle amène progressivement les partis à se transformer en machines électorales, qui finissent par contredire les valeurs et les objectifs pour lesquels ils ont été constitués. Je retrouve cela partout et donc il ne faut pas seulement accuser le PT du Brésil. C’est tout un système qui est en cause et qui doit être revu. Ce n’est évidemment pas une chose facile.

J’ai été frappé, lors de ma participation au Forum social brésilien en avril dernier, par la base populaire que possède encore le PT, malgré ses problèmes. J’ai eu l’occasion de participer à une réunion politique du parti du PT et de ses alliés, où il y avait, malgré les problèmes actuels, un grand enthousiasme populaire. On m’a demandé mon avis lors de cette réunion à Recife et j’ai dit que du côté des organisations dont je faisais partie en Europe, il y avait un appui à Lula, mais un appui critique. Pour certains, c’est simplement un moindre mal, pour d’autres c’est un espoir que quelque chose de nouveau pourra se réaliser lors d’un deuxième mandat.

A Olinda, j’ai eu l’occasion de voir sur le terrain le fonctionnement de l’opération FOME-0. J’ai été impressionné par l’ampleur de ce programme, par son organisation et par l’esprit, en tous les cas dans cette ville, qu’y mettaient les organisateurs. Nul doute que ce programme aide réellement de très nombreux Brésiliens se trouvant dans les couches les plus défavorisées.

Cependant, un tel programme n’a de sens, que dans la mesure où il est une initiative provisoire (qui peut probablement durer longtemps) dans un processus qui transforme réellement les structures de la société. Sinon, cela s’ajoute, même de manière efficace, à un ensemble de mesures de type humanitaire et assistantiel, sans participer réellement à un changement social. Je sais que vous êtes évidemment conscient de cet aspect des choses.

Cela m’amène aussi à aborder le problème du projet fondamental dont le PT et dont Lula en particulier a été le porteur. J’ai assisté depuis des années à l’enthousiasme et l’espérance que ce changement politique avait provoqué, non seulement au Brésil, mais dans l’ensemble de l’Amérique latine et même bien au-delà. En réfléchissant à l’évolution de la situation, j’arrive aux conclusions suivantes. Il est certain que le gouvernement Lula n’avait pas tous les pouvoirs, loin de là. Il est vrai aussi que sur un plan local les administrations de droite sont toujours en place. Il est vrai que des alliances ont dû être conclues. Il est vrai que la pression extérieure était énorme et l’est encore. Il est vrai aussi que dans bien des domaines, notamment de la politique internationale, le gouvernement Lula a pris des mesures très importantes en faveur d’une intégration de l’Amérique latine et de certaines positions solidaires sur le plan de l’économie mondiale.

Le problème de fond qui me semble se poser est celui de la vision même du développement, qui se dégage des politiques poursuivies. En gros, en simplifiant sans doute, on pourrait dire que la perspective a été d’accélérer un développement économique sur les bases déjà existantes, pour pouvoir ensuite redistribuer le produit social de manière plus juste. Une telle logique passe nécessairement par l’acceptation implicite ou explicite, de politiques macro-économiques de type libéral, que ce soit dans le domaine des finances publiques, de l’attitude à adopter vis-à-vis des grands organismes financiers internationaux, de la dette extérieure, du modèle agroexportateur tel qu’il se développe à l’aide des entreprises multinationales, etc.

Or, cela me semble un raisonnement emprunté à l’adversaire, c’est-à-dire au projet néolibéral dominant encore aujourd’hui dans l’ensemble de l’univers. Celui-ci, en effet, n’est qu’une étape contemporaine de la logique du développement capitaliste. Pire encore, cette étape est caractérisée par la prédominance du capital financier et par conséquent par la logique des actionnaires plus que la logique de la production. Il en résulte que le modèle de développement qui se manifeste, est centré sur la croissance d’une partie de la population qui est solvable. C’est la seule manière de favoriser l’accumulation du capital. On étend quelque peu cette population, mais elle dépasse rarement dans les pays du Sud environ 20% de l’ensemble. Cela peut être parfois un peu plus dans quelques pays. Il s’ensuit que le développement de cette portion de cette population est véritablement spectaculaire. Je me rappelle avoir été à Recife il y a près de 40 ans et de retrouver aujourd’hui une ville énorme, de deux millions d’habitants, avec un foisonnement de grands édifices et l’existence d’un commerce de luxe et de biens sophistiqués particulièrement impressionnants. La vision que l’on pourrait avoir est celle d’un pays en plein dynamisme, d’une croissance assez spectaculaire et qui donc va dans la bonne direction. C’est malheureusement une illusion, car il faut évidemment se pencher sur le reste de la population, ce qui est le cas pratiquement un peu partout en Amérique latine ou en Asie, de même que dans quelques pays seulement en Afrique où la pauvreté est encore plus profonde. Les écarts continuent à augmenter. Le PIB évidemment est en croissance, mais la distribution du produit social reste fondamentalement inégalitaire.

Il en résulte évidemment des pressions plus intenses de la part de milieux populaires qui avaient un autre type d’attentes, dans des pays qui ont un gouvernement de gauche ou de centre-gauche. On accentue donc les contradictions et ce ne sont pas des programmes comme ceux de FOME-0 qui vont pouvoir résoudre le problème. C’est la raison pour laquelle j’ai ressenti au Brésil à la fois une certaine démobilisation dans certains milieux et dans d’autres une profonde déception ; d’où de grandes interrogations par rapport à l’orientation politique générale.

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