Se pose donc le problème du deuxième mandat. Certains croient qu’il sera possible de provoquer un tournant beaucoup plus fondamental au cours de ce mandat. D’autres sont évidemment très sceptiques.

Quand je vois les premières nouvelles concernant le plan de gouvernement pour le deuxième mandat, je n’ai pas l’impression qu’un tournant fondamental soit envisagé. Il se peut que les rapports de force ne permettent pas de le faire, mais alors il serait important de dire très clairement que le projet du PT et celui de Lula restent un projet en cohérence de fond avec les intérêts et les espoirs populaires, mais que face à une corrélation de force, il ne peut accomplir qu’une partie de son programme.

Dire qu’il faille d’abord renforcer l’économie (sur un modèle néolibéral) pour ensuite distribuer le produit, signifie entrer dans une logique qui contredit fondamentalement les objectifs proposés. Je pense notamment au développement de l’agrobusiness, phénomène qui semble expliquer la position du Brésil lors de la Conférence de Hong Kong et qui entre en contradiction non seulement avec la protection de l’environnement, mais également avec un projet de renouvellement de l’agriculture paysanne, qui est l’objectif que tout gouvernement de gauche devrait poursuivre sur un plan rural. Pour des bénéfices (d’une minorité) on sacrifie le long terme et on accroît les contradictions sociales.

Est-il donc impossible d’envisager qu’un deuxième mandat de Lula puisse se construire sur une alliance populaire plus explicite et sur une remise en question des logiques de la croissance, héritée du néolibéralisme de Fernando Enrique ? Serait-il vraiment impensable de penser à des mesures plus structurelles et plus claires, aussi bien dans le domaine de la réforme agraire, que dans celui des finances publiques, de la dette ou d’autres aspects de l’économie ? Serait-il envisageable que la politique entamée à Cancun puisse se poursuivre sans faille au sein des organismes internationaux et notamment de l’OMC ?

Je ne pense pas que ce soit d’abord une question de courage politique, car Lula a montré au cours de sa vie qu’il n’en manquait pas, mais une question de conviction. Il faut abandonner cette idée qu’avant de distribuer le gâteau, il faut d’abord le faire. C’est exactement ce que George Soros avait dit lors de la deuxième session de Porto Alegre, lorsque l’on a établi par voie de télévision un dialogue entre des participants de Davos et des participants de Porto Alegre. Je lui ai répondu personnellement à ce moment : votre raisonnement est fallacieux, parce que vous ne vous demandez pas comment on construit ce gâteau, à quelles conditions écologiques et sociales et ensuite lorsqu’il est constitué, comment vous le distribuez ?

J’envoie cette lettre au moment de partir pour la Chine et le Vietnam, où je travaille depuis pas mal d’années. J’ai donc suivi d’assez près et même souvent dans les détails, en tous les cas au Vietnam, le développement de ces pays. Au départ, l’idée de ces pays était de conserver un régime politique socialiste, en l’ouvrant à certains mécanismes du marché pour réanimer une économie qui était stagnante. L’intention était donc de contrôler le marché par le politique. Ce qui s’est passé, c’est précisément le contraire. C’est le marché qui contrôle le politique. Non pas d’une manière totale, car évidemment le Vietnam et la Chine possèdent des instruments politiques plus importants que les pays capitalistes de périphérie de l’Amérique latine pour mener des politiques sociales, mais par la logique même qui s’impose et finit par contredire les idées d’une société plus égalitaire. En Chine, l’indice de Gini, qui mesure les distances sociales est semblable à celui du Brésil ! Evidemment la structure de la répartition des richesses est différente et le nombre et la proportion de ceux qui sont entre les deux sont plus importants en Chine qu’au Brésil, mais l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est devenu du même genre. Alors fallait-il une révolution socialiste pour arriver à ce résultat ? Je crois que certains étaient tout à fait sincères en menant une telle politique. Certains y croient encore. Mais dans les faits, la réalité est très différente. C’est bien une logique capitaliste qui oriente le développement d’une proportion relativement réduite de la population, c’est-à-dire 20 à 25%, dont le taux de croissance de consommation est très élevé et qui, par conséquent, offre une base solide à une accumulation capitaliste, qui se construit sur la solvabilité et la production de valeur ajoutée.

On pourrait dire : que peut faire le Brésil dans un environnement international de cette nature ? Je ne crois pas que ce soit un argument valable. Au contraire, le Brésil peut être un moteur, sur le plan international, étant donné son poids aussi bien démographique qu’idéologique (il est porteur de l’espoir de nombreuses populations dans le monde). Renforcer le groupe des 20 au sein de l’OMC, continuer la lutte contre l’ALCA, renforcer l’ALBA et le MERCOSUR, faire alliance avec les autres pays progressistes d’Amérique latine pour une politique agraire commune, qui remet en valeur l’agriculture paysanne et s’oppose aux destructions écologiques et sociales de l’agrobusiness, voilà des objectifs qui remobiliseraient le mouvement populaire, donneraient un espoir et fourniraient une base sociale importante à Lula, qui pourrait faire obstacle à l’influence qu’exercent aujourd’hui les milieux financiers nationaux ou internationaux et les politiciens exprimant les intérêts des groupes dominants.

Serait-il possible qu’un geste fort puisse être accompli dès le début du deuxième mandat ? A mon avis, c’est la seule manière de sauver l’idéal qui a été celui de Lula, du PT et de l’ensemble des militants politiques et sociaux du Brésil, c’est la seule manière aussi pour Lula de rester dans l’histoire, celui qui a fait basculer de façon significative la logique de la croissance vers une logique du développement, de la logique de l’accumulation du capital moteur de l’économie à celles des transformations sociales comme conditions d’une émancipation sociale et culturelle des classes populaires.

Très cordial souvenir.

F. HOUTART- 19.06.2006

Source : Indymedia Belgique

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